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Ce jour-là · Film L

Berlin 1884 : l’Afrique n’a pas été partagée à cette table

La conférence de Berlin, 15 novembre 1884 - 26 février 1885 · un film de 11 min

Mis en ligne le 4 novembre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube

Berlin, samedi 15 novembre 1884. Chez Otto von Bismarck, quatorze États s’assoient autour d’une table en fer à cheval. Aucun Africain. On raconte qu’ils ont découpé l’Afrique à la règle. C’est faux : l’Acte général signé le 26 février 1885 ne trace aucune frontière.

Le film remonte le fil : Léopold II et son « magnifique gâteau africain » ; Stanley et ses traités ; une ruée déjà lancée avant la conférence ; un ordre du jour en trois points (le commerce au Congo, la navigation sur le Congo et le Niger, les occupations côtières) ; le refus de la France d’organiser le partage ; les reconnaissances de l’association de Léopold, signées à part ; les 38 articles ; « ma carte d’Afrique est en Europe » ; puis les vrais tracés, de 1890 à 1908. Et ce que les historiens discutent encore.

Le récit

Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.

Quatorze États, zéro Africain 0:00

Berlin, 15 novembre 1884. Quatorze États s’assoient autour d’une table. Aucun Africain parmi eux. On dit que ce jour-là, l’Afrique a été découpée à la règle. C’est faux. Le texte signé ne trace aucune frontière. Alors pourquoi cette carte découpée hante-t-elle encore nos manuels ? Et pourquoi la France y a-t-elle dit non au partage du continent ? Voici l’histoire de Bismarck, de la France, et d’une carte qui n’a rien découpé.

Cent quatre jours. Dix séances. Trente-huit articles.

Acte I — Le gâteau avant la table 0:33

Acte un. Le gâteau avant la table. Commençons avant Berlin. Par un roi qui parle de gâteau. Retenez ce nom : Léopold II. Il veut sa part de « ce magnifique gâteau africain ». On date souvent cette lettre de 1877. Ce n’est pas vérifié. Une chose est sûre : l’image du gâteau existe avant Berlin. 17 novembre 1879. Léopold fonde l’association qui deviendra l’Association internationale du Congo.

Retenez aussi ce nom : Henry Morton Stanley. En 1884, pour Léopold, il rapporte des traités signés avec quelque 450 chefs du bassin du Congo. Pendant ce temps, à Berlin, un homme jure qu’il ne veut pas de colonies. Retenez ce nom : Otto von Bismarck, chancelier. 1881. « Tant que je suis chancelier, nous ne faisons pas de politique coloniale. »

Trois ans plus tard, tout a changé. 26 février 1884. Le Portugal et la Grande-Bretagne signent un traité sur l’embouchure du Congo. 10 avril 1884. Le Sénat américain autorise le président Arthur à reconnaître le drapeau de l’association. 22 avril. Les États-Unis sont la première puissance à reconnaître ce drapeau. Le lendemain, 23 avril, la France entre dans le jeu.

L’association promet à la France un droit de préférence en cas de vente. Et l’homme qui ne voulait pas de colonies ? En 1884, l’Allemagne prend le Sud-Ouest africain, le Togo et le Cameroun. Tout cela avant même l’ouverture de la conférence. 15 septembre 1884. Le Times de Londres titre en page 8 : « The Scramble for Africa ».

La ruée vers l’Afrique. Le mot est britannique. Il précède la conférence de deux mois. Alors, si la ruée a déjà commencé, à quoi sert Berlin ?

Acte II — La table en fer à cheval 2:26

Acte deux. La table en fer à cheval. Les invitations partent d’Allemagne, « d’accord avec le gouvernement de la République française ». 8 novembre 1884. Une semaine avant l’ouverture, l’Allemagne reconnaît l’association comme État ami. Samedi 15 novembre 1884, l’après-midi. Bismarck ouvre la conférence dans sa résidence officielle de la Wilhelmstraße. Numéro 77 à l’époque. Aujourd’hui, le numéro 92. Les délégués siègent autour d’une table en fer à cheval, dans une salle sur le jardin.

Au mur, une grande carte d’Afrique. « Pendante comme un point d’interrogation », dit l’historien Godfrey Uzoigwe. Retenez ce nom : Uzoigwe. Il est le seul, ici, à attester cette carte. Qui est autour de la table ? Quatorze États. Toute l’Europe sauf la Suisse, plus l’Empire ottoman et les États-Unis. Et l’Afrique ? Aucun souverain, aucun représentant d’Afrique centrale. Ni en séance, ni dans les rencontres informelles.

Le sultan de Zanzibar tente de se faire inviter. Les Britanniques écartent sa demande. Zéro Africain autour de la table. Et le nom de la conférence ? Ce n’est pas celui qu’on croit. Les procès-verbaux s’intitulent « Protocoles de la Conférence de l’Afrique occidentale ». La presse dit aussi « Conférence du fleuve Congo ». « Conférence de Berlin » s’impose après coup.

Que doit-on y décider, exactement ? Trois sujets à l’ordre du jour. Premier sujet : le commerce dans le bassin du Congo. Deuxième sujet : la navigation sur le Congo et sur le Niger. Troisième sujet : les nouvelles occupations sur les côtes. Dès l’ouverture, Bismarck précise : on ne traitera pas des souverainetés existantes. Le Britannique Sir Edward Malet prononce un discours. Le Times le publie le 17 novembre.

Les Américains John Kasson et Henry Sanford siègent sous des réserves expresses de Washington. Kasson plaide pour le consentement volontaire des populations africaines. L’Acte n’en fera pas une condition. Dans les couloirs, un homme fait campagne. Stanley est à Berlin. Il appuie la « solution Léopold » auprès des délégués. Mais si personne ne trace de frontières, que se passe-t-il vraiment ?

Acte III — La France dit non 4:40

Acte trois. La France dit non. Dix séances plénières en trois mois et demi. De trente minutes à trois heures. Une pause pour Noël et le Nouvel An. Cent quatre jours en tout. Puis vient une proposition britannique. Étendre les règles d’occupation à l’intérieur du continent. La France refuse. Son argument : ce serait organiser le partage de l’Afrique. Et ce partage n’est pas le mandat de la conférence.

Le partage n’est pas au programme. Mais il hante les couloirs. Car pendant ce temps, les reconnaissances tombent, une à une. 16 décembre 1884. La Grande-Bretagne reconnaît l’association, par un traité séparé. Le dix-neuf décembre, l’Italie. Le vingt-quatre, l’Autriche-Hongrie. Le vingt-sept décembre, les Pays-Bas. Les caricaturistes s’en emparent. Le vingt décembre 1884, en Belgique, Le Frondeur montre les souverains d’Europe à table, le Congo servi en plat.

À Paris, selon plusieurs sources, L’Illustration publie début janvier un dessin de Draner : Bismarck y partage le « gâteau » africain. Ce sont des satires. Pas des images de la séance. 7 janvier 1885 : l’Espagne signe. 5 février : la France et la Russie. 10 février : la Suède-Norvège. Ces traités sont bilatéraux. Ils ne font pas partie de l’Acte général.

23 février 1885. Avant-dernière séance. Léopold fait annoncer ces reconnaissances à la conférence. À Lagos, cette année-là, le Lagos Observer écrit. Le monde n’a peut-être « jamais vu un vol » pareil. Cette citation est connue par la presse récente, pas par le journal original. Que contient donc le texte qu’on va signer ?

Acte IV — Trente-huit articles 6:28

Acte quatre. Trente-huit articles. 26 février 1885. Séance finale. Les plénipotentiaires signent l’Acte général. Trente-huit articles. Article premier : « Le commerce de toutes les nations jouira d’une complète liberté. » Cette liberté vaut dans un « bassin conventionnel du Congo », bien plus vaste que le fleuve. Sur l’Atlantique, de deux degrés trente de latitude sud jusqu’à l’embouchure de la Logé.

À l’est, jusqu’à l’océan Indien, entre cinq degrés nord et le Zambèze. Article 6 : veiller au bien-être des populations africaines. Article 9 : la traite est interdite, « conformément aux principes du droit des gens ». Article 11 : neutralité en cas de guerre. Si les belligérants y consentent. Chapitres quatre et cinq : un acte de navigation pour le Congo, un autre pour le Niger.

Article 34 : toute nouvelle prise de possession sur les côtes doit être notifiée. Notifiée. Pas approuvée. Les autres peuvent seulement faire valoir leurs réclamations. Article 35 : sur les côtes occupées, il faut une autorité suffisante. Les côtes. Seulement les côtes. L’intérieur du continent n’est pas réglé. Aucune frontière coloniale. Seulement des zones de libre-échange. Même le futur État indépendant du Congo n’y a ni frontières ni nom.

Alors, où l’Afrique a-t-elle été découpée ?

Acte V — La carte est en Europe 7:54

Acte cinq. La carte est en Europe. 27 février 1885. Le lendemain de la clôture, l’Allemagne se lance en Afrique orientale. Les Américains ont signé. Mais le président Grover Cleveland refuse de soumettre l’Acte au Sénat. Les États-Unis : seul participant à n’avoir jamais ratifié l’Acte. 1885. L’État indépendant du Congo notifie sa neutralité en invoquant l’article 10. Sa date de proclamation reste floue : juillet ou août 1885, selon les sources.

1888. Bismarck répond à l’explorateur Eugen Wolf. « Ma carte d’Afrique est en Europe. » « La Russie ici, la France là, et nous sommes au milieu. » Deux ans plus tard, en 1890, une ligne Say-Barroua sépare, sur le papier, zones française et britannique. Elle traverse un espace encore largement inconnu des Européens. 1891. Un journal de Lagos compare la saisie des terres à la traite des personnes.

La moitié des frontières africaines n’existent sous aucune forme avant 1891. La moitié sont profondément modifiées après 1908. Plus de vingt ans après Berlin. Seules vingt pour cent d’entre elles sont des lignes droites, surtout dans les déserts. Au Niger, Camille Lefebvre le montre : les tracés sont négociés avec les populations et leurs élites. 10 septembre 1919. La convention de Saint-Germain-en-Laye révise les Actes de Berlin et de Bruxelles.

Pourquoi, alors, croit-on encore au découpage de Berlin ?

Le doute 9:30

Le doute. 1942. L’historienne Sybil Crowe établit déjà que l’Acte ne partage pas l’Afrique. 1996. Henri Wesseling : le partage « n’était même pas à l’ordre du jour ». La même année, un chapitre de Katzenellenbogen s’intitule : « It Didn’t Happen at Berlin ». Mais Julius Nyerere, président tanzanien, dénonce des nations artificielles taillées à Berlin. Dans l’Histoire générale de l’Afrique de l’Unesco, Uzoigwe voit le partage « esquissé » dès 1885.

Le ministère allemand des Affaires étrangères l’écrit lui-même : la conférence n’a tracé aucune frontière précise. Le juriste Matthew Craven : juristes et historiens ne lisent pas Berlin de la même façon. 2019. Paul Nugent parle d’un « mythe tenace ». Pierre Boilley constate que le cliché résiste. Paine, Qiu et Ricart-Huguet, données à l’appui : Berlin a très peu pesé sur les frontières.

Ce qu’on ne sait pas : le contenu exact des dix procès-verbaux, non lus directement ici. Et la gravure de Rößler ? Un dessin d’artiste. Rien ne prouve qu’il était présent.

Épilogue 10:38

Revenons à Berlin, le quinze novembre 1884. La table en fer à cheval. Une carte au mur. Aucune règle posée dessus. Le partage s’est fait avant, en coulisses, et surtout après. Cela ne rend pas la conférence innocente. Elle a fixé les règles de la ruée. Sans un seul Africain autour de la table. Le quinze novembre, la conférence aura cent quarante-deux ans. Et la carte pend toujours, comme un point d’interrogation.

Ce jour-là. Quinze novembre 1884.

Les sources

CE QUI RESTE DISCUTÉ Les historiens s’accordent : Berlin n’a tracé aucune frontière. Ils divergent sur sa portée : Wesseling, Crowe ou Paine et ses coauteurs en minimisent l’effet ; Uzoigwe (Unesco) y voit le partage « esquissé » dès 1885. La grande carte d’Afrique au mur n’est attestée que par Uzoigwe. La gravure de Rößler est un dessin d’artiste. La lettre de Léopold sur le « gâteau » est souvent datée de 1877, sans preuve ici ; le mot de Bismarck de 1888 n’est daté que par une source secondaire ; les citations des journaux de Lagos (1885, 1891) sont connues par la presse récente. Les citations venues de l’anglais ou de l’allemand sont des traductions du Griot. Les dix procès-verbaux n’ont pas été lus directement. Chaque point en détail : https://www.griotdujour.com/ce-jour-la/berlin-1884

Les images

Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les autres images sont des documents authentiques, via Wikimedia Commons :

Musique et habillage sonore : créations originales.