Ce jour-là · Film A
Fédération du Mali : la nuit où tout s’est brisé (Dakar, 20 août 1960)
Dakar, 19-21 août 1960 · un film de 11 min
Mis en ligne le 21 septembre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube
En 1960, le Mali et le Sénégal formaient un seul pays : la Fédération du Mali. Capitale, Dakar. À sa tête, Modibo Keïta. Face à lui, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia.
Indépendante le 20 juin 1960, la Fédération meurt dans la nuit du 19 au 20 août. Sans un coup de feu. Un décret sans signature, un colonel arrêté sans escorte, une radio qui change de nom au milieu de la nuit, et un train pour Bamako.
Le récit
Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.
Dakar, 21 août 1960 0:00
Dakar. Dimanche 21 août 1960. Un cortège de voitures file vers la gare, sous escorte de gendarmes. Dans l’une d’elles, un homme de quarante-cinq ans. Avant-hier, il gouvernait ce pays. Aujourd’hui, on le met dans un train. Il s’appelle Modibo Keïta. Et l’État qu’il dirigeait a vécu soixante et un jours. Pour comprendre, il faut remonter la pendule. De quarante-huit heures.
Acte I — Le rêve 0:32
Tout commence deux ans plus tôt. En 1958, le général de Gaulle propose aux colonies d’Afrique un marché. Rester avec la France, ou partir tout de suite. Le Sénégal vote oui. Le Soudan français aussi. Mais l’empire se défait en huit morceaux. Huit petits pays, là où il y avait un seul ensemble. À Bamako, un homme refuse cette fatalité. Il veut garder l’Afrique de l’Ouest unie.
Fin décembre 1958, quatre territoires décident de se fédérer. Le Sénégal, le Soudan, la Haute-Volta et le Dahomey. Ils choisissent un nom qui oblige. Mali. Celui de l’empire de Soundiata Keïta. Mais en quelques semaines, deux des quatre se retirent. Beaucoup y voient la main du voisin ivoirien, Félix Houphouët-Boigny. Et celle de Paris. À quatre, c’était une fédération. À deux, c’est un mariage. Et dans un mariage, il n’y a pas de majorité.
Trois hommes se partagent le pouvoir. Trois fauteuils. Modibo Keïta, le Soudanais. Instituteur, maire de Bamako. Il dirige le gouvernement. Léopold Sédar Senghor, le Sénégalais. Poète, agrégé de grammaire. Il préside l’Assemblée. Et Mamadou Dia. Instituteur lui aussi, économiste, musulman rigoureux. Vice-président. C’est lui qui tient la Défense. La Fédération a son drapeau. Vert, or, rouge, et au centre un homme noir, les bras levés. Le kanaga.
L’écrivain Amadou Hampâté Bâ racontera que le jour où on le hisse pour la première fois, il monte à l’envers. Il y verra un présage. Le 20 juin 1960, à minuit, la Fédération du Mali devient indépendante. Cent un coups de canon. La France n’est plus l’arbitre. Désormais, s’ils se disputent, il n’y a plus personne pour siffler.
Acte II — La fissure 2:27
Et ils se disputent. Bamako veut un État fort, un centre qui commande. Dakar veut une fédération souple, où chacun reste maître chez lui. Il reste un fauteuil à pourvoir. Le plus haut. Président de la Fédération. L’élection est fixée au 27 août. Senghor est candidat. Les Soudanais ne veulent pas de lui. Mamadou Dia racontera plus tard avoir prévenu son ami.
Tu seras le président, ou le Mali éclatera. Mais le vrai nœud est ailleurs. Dans une armée toute neuve, qui n’a pas encore de chef. Fin juillet, Modibo Keïta nomme le colonel Abdoulaye Soumaré chef d’état-major. Mamadou Dia avait un autre candidat, le colonel Amadou Fall. Détail cruel : les deux colonels sont nés dans la même ville. Saint-Louis du Sénégal.
La Constitution est claire. Le décret doit porter deux signatures. Celle de Modibo Keïta. Et celle du ministre de la Défense. Mamadou Dia refuse de signer.
Un décret. Deux signatures prévues. Il en manque une. Tout ce qui va suivre tient dans ce blanc, au bas d’une page. Car la question n’est plus juridique. Elle est simple, et elle est brutale. En cas de crise, à qui obéiront les fusils ? L’armée fédérale est faible. Près de six cents de ses meilleurs soldats sont au Congo, sous le casque bleu des Nations unies.
La gendarmerie, elle, est commandée par un officier français. Et autour de Dakar, sept mille soldats français regardent. L’arme au pied. À la mi-août, chaque camp se prépare. En secret. Et chacun sait que l’autre se prépare. Mamadou Dia parcourt la campagne pour s’assurer des militants. Le 18 août, selon l’historien Sékéné Mody Cissoko, le colonel Soumaré télégraphie à deux garnisons.
Envoyez chacune une compagnie à Dakar. En tenue de combat. Le ministre de l’Intérieur du Sénégal l’apprend. Il s’appelle Valdiodio Ndiaye. Il a trente-sept ans. Retenez ce nom. En quelques heures, il met la gendarmerie et la Garde républicaine en alerte. Des militants montent vers la capitale. Le piège est armé des deux côtés.
Acte III — La nuit 4:38
Vendredi 19 août. C’est l’hivernage, la saison des pluies. Mamadou Dia est en tournée, loin de Dakar. Dans la soirée, Modibo Keïta convoque le gouvernement à sa résidence. Un seul ministre sénégalais répond à l’appel. En quelques minutes, deux décrets. Mamadou Dia perd la Défense. Et l’état d’urgence est proclamé sur tout le territoire. Modibo Keïta fait venir le représentant de la France, Hettier de Boislambert. Il veut une seule chose. Que Paris ne bouge pas.
Ironie de l’histoire. Vingt ans plus tôt, ce même Boislambert avait été emprisonné à Dakar, puis à Bamako, et condamné à mort par Vichy. Ce soir, il promet la neutralité. Peu avant minuit, Radio-Mali diffuse l’allocution de Modibo Keïta. Des dirigeants, dit-il, veulent briser l’intégrité du territoire national. Dehors, le colonel Soumaré exécute les ordres. L’armée prend position devant la radio et les bâtiments fédéraux.
À cet instant, sur le papier, Modibo Keïta a gagné.
Mais moins d’une heure plus tard, tout se retourne. Valdiodio Ndiaye convoque les responsables sénégalais dans une villa de la Médina. Senghor arrive. Le colonel Fall aussi. Ce n’est pas la première fois qu’on le trouve là quand les autres sont absents. En 1958, c’est déjà lui qui avait tenu tête à de Gaulle, place Protet. Tout se joue maintenant dans un seul bâtiment. La gendarmerie. Son chef est un officier français, le lieutenant-colonel Pierre.
Sur son bureau, deux ordres de réquisition. L’un vient du gouvernement fédéral. L’autre, du gouvernement du Sénégal. Ils disent le contraire. Il choisit le règlement. Et le règlement dit que la gendarmerie obéit aux États. Pas à la Fédération. Le colonel Soumaré ne le sait pas encore. Il vient vérifier lui-même que ses ordres sont exécutés. Il entre dans la gendarmerie. Sans escorte.
Il n’en ressort pas libre. Le capitaine Tamsir Bâ, de la Garde républicaine, l’arrête sur place. Le colonel Fall prend sa place. L’armée reçoit l’ordre de rentrer dans ses casernes. Les gendarmes encerclent la résidence de Modibo Keïta. À vingt-cinq kilomètres de là, l’émetteur de Rufisque est saisi. Au milieu de la nuit, Radio-Mali change de nom. Elle devient Radio-Sénégal.
Jusqu’à l’aube, deux voix se relaient. Senghor dénonce une ambition folle, un coup de force. Mamadou Dia parle en wolof. Au peuple, pas aux juristes. Peu après minuit, l’Assemblée du Sénégal est réunie en toute hâte. Les députés votent. À l’unanimité. Le Sénégal reprend ses pouvoirs. Le Sénégal quitte la Fédération. Le Sénégal est indépendant.
La Fédération du Mali avait soixante et un jours.
Vers quatre heures du matin, Modibo Keïta joue sa dernière carte. Il appelle le général de Gaulle. Il demande l’intervention de l’armée française. La réponse tient en une phrase. Venez à Paris m’entretenir de vos intentions.
Au matin, le téléphone est coupé. Les postes sont fermées. Modibo Keïta et ses ministres sont gardés par les gendarmes. À Bamako, personne ne sait encore rien. Pas un coup de feu. Pas une goutte de sang. Un pays vient de mourir dans le silence.
Le doute : qui a tué la Fédération ? 8:01
Alors, qui a tué la Fédération du Mali ? À Dakar, on raconte un coup de force de Modibo Keïta. Un colonel nommé contre la Constitution. Des soldats autour de l’Assemblée. À Bamako, on raconte une sécession préparée. Des militants acheminés depuis des jours. Et Modibo Keïta fera remarquer qu’un vrai putschiste aurait d’abord saisi les ministères sénégalais. Les historiens, eux, décrivent autre chose. Une spirale. Deux camps qui se préparent au pire, sans jamais se parler. Et qui finissent par le fabriquer.
Et la France ? Les faits sont là. Une gendarmerie commandée par un officier français. Sept mille soldats immobiles. Une reconnaissance du Sénégal en trois semaines. Modibo Keïta y verra la main de Paris. D’autres, la simple application du règlement. Les archives ne tranchent pas. Le griot non plus.
Épilogue — Le train 8:57
Dimanche 21 août. Cent trente Soudanais sont conduits à la gare. Des ministres, des députés, des fonctionnaires, leurs familles. À Kidira, à la frontière, le train sénégalais s’arrête. Il n’ira pas plus loin. Ils traversent le pont de la Falémé à pied, valises à la main, et montent dans un train soudanais. À chaque gare, la foule. À Kayes, à Kita, Modibo Keïta descend et parle. Il accuse des dirigeants plus français que les Français.
Le train entre en gare de Bamako à une heure quarante du matin. Près de cinquante mille personnes l’attendent. La moitié de la ville. Un mois plus tard, le 22 septembre 1960, le Soudan français cesse d’exister. Il prend le nom du rêve qu’on lui a repris. La République du Mali est née. Le Mali continue.
Il garde le nom. Il garde le drapeau au kanaga, jusqu’en 1961. Et il ferme la frontière. Pendant près de trois ans, plus aucun train ne passe entre Dakar et Bamako. Un pays sans mer vient de perdre son port. Il faudra attendre juin 1963 pour que Senghor et Modibo Keïta se serrent la main. À Kidira. Sur la voie ferrée.
Et les vainqueurs de cette nuit ? Deux ans plus tard, en décembre 1962, Senghor et Mamadou Dia se déchirent à leur tour. Avec les mêmes armes. La gendarmerie. L’Assemblée. La radio. Mamadou Dia est condamné à la prison à perpétuité. Valdiodio Ndiaye, l’homme qui avait sauvé le Sénégal, à vingt ans.
Il avait fallu deux ans pour bâtir la Fédération du Mali. Une nuit a suffi pour la défaire. Ce jour-là, Modibo Keïta a tout perdu. Sauf un nom. C’est tout ce qu’il restait à emporter dans le train.
Les sources
D’après un récit paru dans le journal Le Soft — lesoftpost.com.
- Sékéné Mody Cissoko, Un combat pour l’unité de l’Afrique de l’Ouest : la Fédération du Mali (2005)
- William J. Foltz, From French West Africa to the Mali Federation (1965)
- Le Monde, 21-26 août 1960 (Jean Lacouture, Philippe Decraene)
- INA, Fresques « Indépendances » ; Nations unies, document S/4470
- Marie Rodet et Brandon County, sur le rail Dakar-Niger (2018)
- Jeune Afrique ; mémoires de Mamadou Dia
- Jeune Afrique Presse, « Fédération du Mali : le faux coup d’État de Modibo Keita » (1989), repris sur modibo-keita.site
- Constitution de la Fédération du Mali, 18 juin 1960 (mjp.univ-perp.fr)
- Ordre de la Libération, notice Claude Hettier de Boislambert
- Bulletin de la CIA, août 1960
Ce qui reste contesté. Les heures de cette nuit viennent de deux traditions qui ne concordent pas (l’historien Sékéné Mody Cissoko ; un dossier de Jeune Afrique Presse, 1989). Le film dit « dans la soirée », « peu avant minuit », « peu après minuit » quand elles divergent. • Conseil des ministres : vers 19 h (Cissoko) ou 21 h 30 (JA Presse). Allocution de Modibo Keïta : « peu avant minuit » (Le Monde, 22 août 1960). • Vote de l’Assemblée du Sénégal : 1 h (Cissoko) ou vers 2 h (Jeune Afrique). L’unanimité est celle qu’annonce Mamadou Dia ; le décompte des voix n’a pas été retrouvé. • L’appel de Modibo Keïta à de Gaulle « vers 4 h » et la demande d’intervention des forces de la Communauté viennent du seul Cissoko. • Le nom du lieutenant-colonel Pierre vient de Cissoko ; son prénom est inconnu. • Nomination du colonel Soumaré : fin juillet selon les archives maliennes, « la semaine dernière » (mi-août) selon Le Monde du 22 août. • Le contreseing : l’article 15 de la Constitution fédérale prévoit le contreseing « le cas échéant » des ministres chargés de l’exécution. Pour Dakar, le décret est nul sans la signature de Dia ; Bamako le contestait. • Le train : dimanche 21 août, à 9 h 30 (Cissoko) ou 18 h 30 (JA Presse) ; gare centrale ou gare de banlieue (Rodet et County) ; 130 personnes (Cissoko, Rodet et County). • L’arrivée à Bamako « à 1 h 40 du matin » devant « 50 000 personnes » vient du seul dossier de JA Presse. Bamako comptait 76 000 habitants au recensement de 1958, environ 130 000 en 1960. • Les 7 000 soldats français à Dakar : un bulletin de la CIA d’août 1960, non recoupé. • Qui, face à Senghor, pour la présidence : Modibo Keïta lui-même (tradition malienne) ou Lamine Guèye poussé par les Soudanais (Le Monde, Foltz). • Le film dit « le Soudan français cesse d’exister » le 22 septembre 1960 ; le territoire s’appelait République soudanaise depuis le 24 novembre 1958 : c’est elle qui devient la République du Mali. • « L’empire se défait en huit morceaux » : il s’agit des huit territoires de l’Afrique occidentale française.
Les images
Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : il n’existe pas de photographie libre de cette nuit. Aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les portraits sont de vraies archives :
- Modibo Keïta à Maribor, 1961 — Dragiša Modrinjak, domaine public
- L. S. Senghor, Dakar, 4 avril 1962 ; Dakar et Bamako, 1962 — Maarten van Dis, African Studies Centre Leiden, CC BY-SA 4.0
- Mamadou Dia, 1962 — Bruno Christophe, CC BY-SA 3.0
- Valdiodio N’diaye, Mamadou Dia et L. S. Senghor, 1960 — Karim Ndiaye, CC BY-SA 4.0
- Le colonel Soumaré et Modibo Keïta, 1963 — Jpvallat, CC BY-SA 4.0
- Charles de Gaulle, 1958 — Anefo, Nationaal Archief, CC0
- Félix Houphouët-Boigny, 1962 — Robert Knudsen, White House, domaine public
- Tract de l’UPS, Dakar, août 1958 — Archives nationales, CC BY-SA 4.0
- Empreinte postale « Fédération du Mali », Dakar, 1960 — Richard Stambaugh, domaine public
- Écoute de la radio, Mali, 1971 — Dominique Roger, UNESCO, CC BY-SA 3.0 IGO
- Gare de Kayes — François-Edmond Fortier, domaine public
- Pont de la Falémé à Kidira — Gregor Rom, CC BY-SA 4.0 ; gare de Bamako — Mark Fischer, CC BY-SA 2.0
- Atlas catalan (1375) — Bibliothèque nationale de France, domaine public
- Poste Philips, 1955 — Alf van Beem, CC0
Toutes via Wikimedia Commons. Carte : Natural Earth. Musique et habillage sonore : créations originales.