Lire à la lampeRevenir au papier clair
Mardi 29 septembre 2026 Le Griot du Jour N° 081 — La Une du jour « Ce qui est dit ne meurt pas. »

Ce jour-là · Film B

Il a dit non à Jacques Chirac : la chaise vide du Mali (Dakar, 1995)

Konaré et Chirac, Dakar, juillet 1995 · un film de 9 min

Mis en ligne le 23 septembre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube

Juillet 1995. Jacques Chirac, élu deux mois plus tôt, fait sa première tournée africaine. À Dakar, il reçoit les chefs d’État de la région. Le président du Mali, Alpha Oumar Konaré, ne vient pas.

Ce que disent les archives de 1995, et ce que raconte Abdou Diouf dix-neuf ans plus tard.

Le récit

Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.

Juillet 1995 : un seul dit non 0:00

Juillet 1995. Le nouveau président de la France fait le tour de l’Afrique. Cinq jours. Quatre capitales. Quatorze chefs d’État viennent le saluer. Un seul dit non. Il est malien. Et la phrase qu’on lui prête tient en deux mots. Gouverneur colonial. Trente ans plus tard, c’est encore de cette chaise vide qu’on parle.

Acte I — La tournée 0:29

Jacques Chirac a été élu le 7 mai. Il a soixante-deux ans. Pour son premier voyage officiel, il choisit l’Afrique. Rabat, chez Hassan II. Yamoussoukro, chez Henri Konan Bédié. Libreville, chez Omar Bongo. Dakar, chez Abdou Diouf. Dans son avion, un vieil homme de quatre-vingt-un ans. Jacques Foccart. Pendant trente ans, il a été l’homme des réseaux de la France en Afrique. Écarté par Giscard. Tenu à distance par Mitterrand. Chirac l’a rappelé.

À Yamoussoukro, il est si faible que deux hommes le portent jusqu’à sa voiture. Mais il a tenu à sortir de l’avion le premier. Avant même le départ, l’Élysée a annoncé la méthode. À chaque étape, le président recevra les chefs d’État des pays voisins. Le verbe compte. Il ne leur rend pas visite. Il les reçoit. Chez un autre.

À Yamoussoukro, quatre présidents font le déplacement. Togo, Bénin, Burkina Faso, Niger. À Libreville, cinq autres. Omar Bongo promène son invité en Rolls-Royce décapotable. En quittant le président du Cameroun, Jacques Chirac lance : salut Paul, à bientôt. En cinq jours, quatorze chefs d’État. Une dizaine ont fait le voyage jusqu’à lui. Un seul est exclu, nommé par Paris. Mobutu.

Dakar, dix-huit mois plus tôt 1:53

Pour les présidents de la région, converger vers Dakar autour d’un Français n’a rien de nouveau. La dernière fois, c’était dix-huit mois plus tôt. 11 janvier 1994. Hôtel Méridien-Président. Dix-sept heures de discussions. À vingt heures cinquante, un ministre lit un texte d’une voix monocorde. Le franc CFA perd la moitié de sa valeur. En une nuit. Sa parité n’avait pas bougé depuis 1948.

Le Mali est à la table. Quatorze États. Quatorze signatures. Un journaliste résumera la scène en lisant les Mémoires d’Abdou Diouf. Nos chefs d’État ne décident pas. Ils signent. Dix-huit mois plus tard, on leur demande de revenir à Dakar. Autour d’un autre Français.

Acte II — L’homme de Koulouba 2:38

À Bamako, le palais présidentiel s’appelle Koulouba. La grande colline. L’homme qui l’occupe depuis trois ans ne sort d’aucun réseau. Alpha Oumar Konaré est né à Kayes, en 1946. Au bord du fleuve Sénégal. Fils d’instituteur. Historien. Archéologue, formé à Varsovie, derrière le rideau de fer. Étudiant, il a milité dans le parti de Modibo Keïta. L’homme qui, en 1960, avait tout perdu, sauf un nom.

En 1978, le général Moussa Traoré le nomme ministre. Il a trente-deux ans. Mars 1980. Un leader étudiant, Abdoul Karim Camara, dit Cabral, meurt sous la torture. Cinq mois plus tard, le ministre Konaré démissionne. Ce n’est pas la première chaise qu’il laisse vide.

Il fonde une coopérative culturelle, Jamana. Un journal, Les Échos. Une radio libre, Radio Bamakan. Mars 1991. Après des jours de manifestations réprimées dans le sang, le régime tombe. 1992. Il est élu président. Il ne doit son fauteuil ni à un coup d’État, ni à Paris. Il le doit à des urnes. Il a quarante-six ans. Le Monde parlera d’un dirigeant d’un autre type. D’une nouvelle génération.

Un de ses compagnons raconte un déjeuner en tournée. On présente au président la bassine d’eau pour se laver les mains. Il refuse de passer avant deux hommes plus âgés que lui. Chez cet homme, le protocole n’est pas une affaire de rang. C’est une affaire de dignité.

Acte III — Le refus 4:20

Juillet 1995. Regardez la carte. Le Mali touche la Côte d’Ivoire. Et il touche le Sénégal. Ses voisins du Burkina et du Niger sont allés à Yamoussoukro. Ses voisins de Mauritanie et de Guinée vont à Dakar. Le Mali, lui, ne va nulle part.

Que s’est-il dit entre Bamako et Dakar ? Un seul homme l’a raconté. Abdou Diouf. Dix-neuf ans plus tard, dans ses Mémoires. Un téléphone sonne entre deux palais.

Selon Diouf, Alpha Oumar Konaré lui répond ceci. Tu peux m’appeler à trois heures du matin pour me dire : Alpha, viens me voir. Je prendrai n’importe quelle voie de locomotion pour venir. Mais je ne peux pas accepter que Jacques Chirac me convoque à Dakar comme un gouverneur colonial.

Gouverneur colonial. Il y a, dans ces deux mots, une géographie. Le palais de Dakar a été inauguré en 1907. Pour le gouverneur général de l’Afrique occidentale française. Celui de Koulouba, à la même époque. Pour le gouverneur du Soudan français. Et pendant un demi-siècle, le second a rendu des comptes au premier. Personne ne sait si Alpha Oumar Konaré y pensait. Mais l’archéologue connaissait ses pierres.

Dakar, 23 juillet 1995 : la question 5:35

Dakar, dimanche 23 juillet. Bain de foule place de l’Indépendance. Chirac et Diouf, debout dans une voiture découverte. La Mauritanie est venue. La Guinée est venue. Le Sénégal reçoit. Il manque quelqu’un.

En fin de journée, au point de presse, la question tombe. Entre la Casamance et le Nigeria. La rencontre de Dakar a été marquée par l’absence du président malien, invoquant la hiérarchisation des relations de la France avec les États africains. La réponse de Jacques Chirac est conservée mot pour mot dans les archives de l’Élysée. Le président malien a fait ce qu’il estimait devoir faire, pour des raisons qui étaient les siennes. Je peux le regretter, mais je n’ai certainement pas à les juger.

Et il ajoute : ceci n’est pas de nature à changer les relations franco-maliennes. Le même jour, à Dakar, il dit aussi qu’il ne faut pas donner aux Africains des leçons dont ils n’ont pas besoin. Pas de colère. Pas de rupture. Une chaise vide, et c’est tout.

Le doute : que sait-on vraiment ? 6:37

Alors, que sait-on vraiment ? Attesté dès 1995 : le président du Mali était attendu. Il n’est pas venu. Son motif tient en un mot. Hiérarchisation. Attesté en 1996, par Le Monde : il y voyait plus une convocation qu’une invitation. Ce qui ne l’est pas : la phrase sur le gouverneur colonial. Un seul témoin. Dix-neuf ans après. Et à notre connaissance, Alpha Oumar Konaré ne s’est jamais exprimé publiquement sur cet épisode.

La légende dit que Chirac l’avait convoqué. En réalité, la méthode était la même pour tous. Annoncée d’avance dans les journaux. La légende a simplifié la scène. Elle en a gardé l’essentiel.

Épilogue — Respecter, être respecté 7:20

Les relations ne sont pas rompues. Jacques Chirac l’avait dit. Mais le ton a changé. Août 1996. La France expulse par charter des Maliens sans papiers. Quatre d’entre eux viennent de l’église Saint-Bernard, à Paris. Nuit du 24 au 25 août. Aéroport de Bamako-Sénou. Un Airbus de l’armée française approche. Le personnel au sol refuse de servir l’avion. Il faut faire venir une passerelle de Dakar. À bord d’un avion militaire.

Alpha Oumar Konaré répond en deux phrases. Nous n’approuvons pas les charters. Les conditions de ces renvois violent leur dignité. Deux mois plus tard, il est à Paris. Pas de palace. Un hôtel modeste de la porte Maillot. Et il résume sa politique en une formule. Respecter, et être respecté. Décembre 1996. Pour ses soixante-quatre ans, on offre à Jacques Chirac un bélier en terre cuite. Il viendrait de fouilles clandestines, près de Djenné.

À Bamako, l’émotion est vive. Le président est archéologue. Jacques Chirac finira par faire le voyage du Mali. En octobre 2003. Alpha Oumar Konaré a quitté le pouvoir seize mois plus tôt. Car en juin 2002, au terme de son second mandat, il est parti. Il l’avait dit : le temps des présidents à vie est terminé. Il a remis le pouvoir à un autre. Amadou Toumani Touré. Retenez ce nom. On le retrouvera.

Une dernière chaise laissée vide. La sienne.

Ce jour-là, le Mali n’a rien dit. Et tout le monde a entendu.

Les sources

D’après un récit paru dans le journal Le Soft — lesoftpost.com.

Ce qui reste contesté. La phrase « comme un gouverneur colonial » n’est connue que par les Mémoires d’Abdou Diouf, publiés en 2014. L’absence du président malien et son motif, la « hiérarchisation » des relations, sont attestés dès le 23 juillet 1995. On ne sait pas par quel canal Abdou Diouf et Alpha Oumar Konaré se sont parlé : le téléphone est une mise en scène du film. Qui a invité reste flou : selon Le Monde du 20 juillet 1995, c’est Paris qui organise les rencontres ; « convoque » est un jugement, pas un fait ; l’invitation par Diouf lui-même n’est pas confirmée. Aucun autre refus n’est signalé en 1995 : « le seul » vient du recoupement des listes de présents et du témoignage du Pr Younouss Hamèye Dicko (2023). Financial Afrik cite à tort le président du Niger à Dakar : il était à Yamoussoukro. La nuit de la passerelle : le Transall venu de Dakar s’est posé avant l’Airbus, et le refus du personnel au sol était annoncé (Le Monde, 27 août 1996). Enfin, Le Monde ne parle pas d’un hôtel modeste, mais d’une suite modeste dans un hôtel de la porte Maillot.

Les images

Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : il n’existe pas de photographie libre de ces moments. Aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les portraits sont de vraies archives :

Toutes via Wikimedia Commons. Carte : Natural Earth. Musique et habillage sonore : créations originales.