Ce jour-là · Film C
La guerre de Noël : quand le Mali et le Burkina Faso, deux peuples frères, se sont fait la guerre (1985)
Mali et Burkina Faso, décembre 1985 · un film de 11 min
Mis en ligne le 26 septembre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube
Mercredi 25 décembre 1985, jour de Noël. Le Mali et le Burkina Faso entrent en guerre pour une bande de terre sahélienne, l’Agacher. Six jours, du 25 au 30 décembre, puis, trois semaines plus tard à Yamoussoukro, une accolade entre le général Moussa Traoré et le capitaine Thomas Sankara. Un an après, un juge tranche. Quarante ans plus tard, les deux peuples sont restés frères.
Le film raconte la guerre sans désigner de coupable : les deux versions sont celles que les deux pays ont déposées devant la Cour internationale de Justice.
Le récit
Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.
Frontière Mali · Burkina, 25 décembre 1985, 7 h 0:00
Mercredi 25 décembre 1985. Sept heures du matin. C’est Noël. Le soleil est levé depuis une demi-heure. Et des chars traversent la frontière. Ils viennent du Mali. En face, un capitaine de trente-six ans. Depuis quatre jours. Thomas Sankara. Et parmi ses prénoms, il y a Noël. Six jours plus tard, il y aura des morts des deux côtés. Et trois semaines plus tard, les deux chefs d’État se donneront l’accolade.
Pour comprendre, il faut remonter à une ligne. Tracée par des Français, dans un bureau, cinquante ans plus tôt.
Acte I — Une ligne sur une carte 0:44
Tout commence dans un bureau. Un administrateur français trace une limite entre deux colonies. Le Soudan français. La Haute-Volta. Sur le terrain, personne ne la borne jamais. Cette ligne traverse une bande de sable qu’on appelle Agacher. Plus de cent cinquante kilomètres de long. Des villages. Des mares. Une rivière qui disparaît à la saison sèche. Le Béli. Pour les éleveurs peuls, la frontière n’existe pas. Ils la traversent avec leurs troupeaux, à la recherche d’eau.
Pour deux capitales, elle vaut une guerre. Décembre 1974. Premiers coups de feu dans la zone. Selon ses biographes, un sous-lieutenant voltaïque de vingt-cinq ans s’y fait remarquer, à la tête d’une poignée d’hommes. Retenez-le.
Le président malien, Moussa Traoré, veut calmer le jeu. Il le dit à l’Agence France-Presse : on ne se bat pas pour un lambeau de cent cinquante kilomètres. Onze ans plus tard, le Mali dira que c’était une boutade. Juillet 1975. À Conakry, chez Sékou Touré, les deux présidents se réconcilient. La paix tient dix ans. Le 16 septembre 1983, à Bamako, les deux pays font le choix du droit. Ils confient leur frontière à la Cour internationale de Justice, à La Haye.
Le 3 octobre 1985, chaque pays dépose son dossier devant les juges. Onze semaines avant la guerre.
Acte II — Un général, un capitaine 2:10
Entre-temps, à Ouagadougou, tout a changé. Le 4 août 1983, un capitaine de trente-trois ans a pris le pouvoir. Le sous-lieutenant de 1974. Thomas Isidore Noël Sankara. Il rebaptise son pays. La Haute-Volta devient le Burkina Faso. Le pays des hommes intègres. Il parle de révolution, de dignité, de rupture. Une partie de la jeunesse africaine l’écoute, l’oreille collée au poste.
À Bamako, le général Moussa Traoré est au pouvoir depuis dix-sept ans. Un parti unique. Une économie à bout de souffle. Des fonctionnaires payés en retard. Les deux hommes se sont serré la main en 1983. Mais chacun voit dans l’autre une menace. Bamako redoute la contagion révolutionnaire. Ouagadougou est persuadée que ses voisins veulent étouffer sa révolution. Sankara racontera même être venu au Mali en secret. Un télex annonce un envoyé spécial de la présidence. Traoré accepte de le recevoir. Et puis, dira Sankara, c’était moi-même.
Le 11 septembre 1985, devant une foule, Sankara déclare que les peuples voisins ont besoin de révolution. Et il précise : je veux parler du Mali. À Bamako, on y entend un appel à renverser le régime. Début décembre, le colonel Kadhafi passe par Bamako, puis par Ouagadougou. Des émissaires font la navette. Le président algérien téléphone. Rien n’y fait.
Le 10 décembre, le Burkina lance un recensement général. Ses agents vont jusque dans les villages contestés. Escortés par des soldats. Pour les protéger, dit Ouagadougou. Pour occuper des villages maliens, répond Bamako. Le 21 décembre, Bamako publie un communiqué. Le drapeau burkinabè flotte sur quatre villages. Dionouga. Kounia. Selba. Douna. Des MiG maliens patrouillent le long de la frontière. Le 24 décembre au soir, Sankara part lui-même vers le front. Pour convaincre ses soldats de reculer, dira-t-il.
C’est la veille de Noël. Et sur le Sahel, la lune est presque pleine.
Acte III — Six jours 4:21
Sept heures. Selon la requête que le Burkina déposera à La Haye, l’armée malienne attaque. Selon Bamako, à la même heure, c’est une contre-offensive. Pour chasser ceux qui occupent ses villages. Les blindés franchissent la ligne. Dionouga. Kounia. Selba. Douna. Les quatre villages passent sous contrôle malien. Selon certains récits, à Dionouga, quinze soldats burkinabè sont surpris dans leur sommeil.
Vers neuf heures, deux avions de chasse maliens décollent. Des MiG-21. Ils bombardent Djibo. Puis Ouahigouya. Bamako parle d’objectifs militaires précis. Selon Jeune Afrique, le marché de Ouahigouya est touché. Un médecin français de la ville, joint par RFI, compte treize morts ce jour-là. Au Burkina, mobilisation générale. Couvre-feu. Black-out. Les comités de défense de la révolution prennent les armes.
Sankara le racontera à Paris : le 25 décembre au matin, on nous a bombardés, et j’étais sous le feu. Sur le front ouest, selon Jeune Afrique, un capitaine commande les unités burkinabè. Il s’appelle Blaise Compaoré. Retenez ce nom aussi. Le Mali a les chars et l’aviation. Les Burkinabè harcèlent les colonnes par petits groupes. À la roquette. À la grenade.
Il est facile à des blindés d’entrer dans un territoire, aurait dit Compaoré. Il leur est très difficile d’en sortir. Jeudi 26 décembre. L’aviation burkinabè frappe à son tour. Au Mali. Sur Sikasso. Le même jour, Bamako publie un deuxième communiqué. Le Mali n’a rien contre le peuple frère du Burkina Faso. Il vise ses dirigeants. Ouagadougou, elle, dénonce une agression barbare. Le jour de Noël.
Des deux côtés, on cotise. Les Maliens de Côte d’Ivoire envoient des centaines de millions de francs. On apporte du riz, du beurre, du bétail. La presse internationale trouve un nom à cette guerre. La guerre de Noël. Deux pays à peine sortis de la grande sécheresse. Et des deux côtés de la ligne, les mêmes familles, les mêmes troupeaux, les mêmes marchés.
Vendredi 27. La Libye annonce un cessez-le-feu. Il tient moins d’une heure.
Samedi 28, minuit et une minute. Celui de l’Organisation de l’unité africaine, annoncé par Radio Dakar. Rompu à son tour. Dimanche 29. Le Nigeria et la Libye proclament une trêve. Les deux radios l’annoncent. Mais sur le terrain, rien n’est signé. Cette nuit-là, une délégation envoyée par Félix Houphouët-Boigny fait la navette entre les deux capitales. Avec un seul texte.
Thomas Sankara signe à Ouagadougou. Il est zéro heure vingt-cinq. Moussa Traoré signe à Bamako. Il est trois heures vingt. Lundi 30 décembre, six heures du matin. Les armes se taisent.
Six jours de guerre. Des dizaines de morts, dont des civils. Des milliers de déplacés. Et la frontière n’a pas bougé d’un mètre.
Les deux versions 7:37
Alors, qui a commencé ? Les deux pays ont déposé leur version à La Haye. Et les deux donnent la même heure. Pour le Burkina, le Mali attaque le 25 décembre à sept heures. Sous prétexte d’un recensement annoncé, contre lequel Bamako n’avait rien dit. Pour le Mali, le Burkina occupe quatre villages depuis le 14 décembre. Et le 25, à sept heures, l’armée les reprend. En légitime défense.
Le bilan ? Chaque capitale réduit ses pertes et grossit celles de l’autre. Bamako parle d’un seul blessé dans ses rangs. Le Burkina compte ses morts par dizaines. Trente ans plus tard, Jeune Afrique avancera plus de cent morts côté burkinabè. Une quarantaine côté malien. Aucun bilan commun n’a jamais été établi. À La Haye, un ministre burkinabè parlera d’une guerre fratricide, aberrante, stupide et inutile. Et le ministre malien citera Benjamin Franklin. Il n’y a jamais de bonnes guerres, ni de mauvaises paix.
La Cour, elle, ne jugera pas la guerre. On ne lui a demandé qu’une chose. Où passe la frontière.
La paix : le temps du droit 8:43
Le 3 janvier 1986, à Ouagadougou, Thomas Sankara prend la parole. Nous ne nous sommes pas battus pour faire des prisonniers. Tout Malien au Burkina Faso est un frère. Le 8 janvier, sous l’égide de la Croix-Rouge, les premiers prisonniers rentrent chez eux. Le 10 janvier, à La Haye, la Cour ordonne à l’unanimité. Cessez-le-feu. Et retrait des troupes sous vingt jours.
Le 17 janvier, sept chefs d’État se retrouvent à Yamoussoukro. Chez Félix Houphouët-Boigny. Devant eux, le général malien et le capitaine burkinabè se donnent l’accolade. Le lendemain, ils s’engagent à retirer toutes leurs forces. Et le communiqué salue quatre Ivoiriens, morts au service de la paix. Ils ne règlent pas la frontière. Ils font une chose plus rare. Ils décident d’attendre le juge.
Épilogue — La Haye, 22 décembre 1986 9:34
22 décembre 1986, dix heures du matin. Trois jours avant le premier anniversaire de la guerre. Au Palais de la Paix, cinq juges rendent leur arrêt. À l’unanimité. Le président de la chambre est algérien, Mohammed Bedjaoui. La lecture dure près de trois heures. La règle est simple. Chaque pays garde les frontières que la colonisation lui a laissées le jour de son indépendance. Les juristes disent : uti possidetis.
La bande est coupée en deux. L’ouest, avec les quatre villages, revient au Mali. L’est, la région du Béli, au Burkina Faso. Et la mare de Soum, où boivent les troupeaux des deux pays, est partagée en deux parts égales. Les deux présidents écrivent au juge pour accepter l’arrêt. Sankara : cette guerre de Noël a enseigné la sagesse aux deux parties. Traoré : un exemple historique pour l’Afrique.
Thomas Sankara n’a plus que dix mois à vivre. Le 15 octobre 1987, il est assassiné, lors du coup d’État qui porte au pouvoir Blaise Compaoré. Le capitaine du front ouest. Moussa Traoré est renversé le 26 mars 1991. La ligne tracée à La Haye existe toujours. Plus personne ne tire dessus. Ce jour-là, à Yamoussoukro, un général et un capitaine ont admis qu’un juge ferait mieux qu’eux.
Les sources
D’après un récit paru dans le journal Le Soft — lesoftpost.com.
- Cour internationale de Justice, affaire du Différend frontalier (Burkina Faso/République du Mali) : ordonnance du 10 janvier 1986, arrêt du 22 décembre 1986, procès-verbaux des audiences et correspondance (communiqués maliens des 21 et 26 décembre 1985, communiqué de l’ANAD, lettres des deux présidents) : https://www.icj-cij.org/case/69
- Jeune Afrique, dossier sur la guerre de Noël (2015), repris sur thomassankara.net : https://www.thomassankara.net/il-y-a-trente-ans-eclatait-la-guerre-de-noel-entre-le-mali-et-le-burkina-faso/
- Dépêches UPI des 28 et 29 décembre 1985 : https://www.upi.com/Archives/1985/12/28/Truce-new-fighting-reported-in-Mali-Burkina-Faso-war/6521504594000/ et https://www.upi.com/Archives/1985/12/29/Third-cease-fire-reached-in-African-border-war/1035504680400/
- Discours de Thomas Sankara, Ouagadougou, 3 janvier 1986 : https://www.thomassankara.net/ne-pas-se-laisser-entrainer-dans-des-combats-inutiles-3-janvier-1986/
- Conférence de presse de Thomas Sankara, Paris, 7 février 1986 : https://www.thomassankara.net/conference-de-presse-de-thomas-sankara-a-paris-7-fevrier-1986/
- Département d’État des États-Unis, rapport 1986 sur les droits de l’homme, Burkina Faso (4 000 déplacés, visites du CICR) : https://www.ecoi.net/en/document/1050702.html
Ce qui reste contesté. Les responsabilités : pour le Burkina, une attaque malienne le 25 décembre à 7 h ; pour le Mali, une contre-offensive, à la même heure, contre une occupation commencée le 14 décembre. Le bilan : aucun bilan commun n’existe ; les chiffres varient de un à cinq selon les sources. Le film cite chaque chiffre avec sa source. La citation de Moussa Traoré : selon l’arrêt de la CIJ, il déclare à l’AFP en avril 1975 que le Mali ne peut pas se battre « pour un bout de territoire d’une longueur de 150 kilomètres ». Le mot « lambeau » n’est pas de lui. La ligne de 1935 : les textes sur lesquels la Cour s’appuie datent de 1935. À cette date, la Haute-Volta, dissoute de 1932 à 1947, n’existait plus. Le film dit « entre deux colonies ». Yamoussoukro : huit chefs d’État étaient dans la salle, sept de l’ANAD et le Béninois Mathieu Kérékou en observateur. Le film dit sept. La date du cessez-le-feu : signé et effectif le 30 décembre selon l’ANAD, daté du 31 par la Cour. La durée : cinq jours de combats, ou six si l’on compte le 30. La longueur de la bande : de 150 à 275 km selon les sources. Des détails à source unique : les deux MiG-21 vers 9 h, les quinze soldats de Dionouga, l’échange de prisonniers du 8 janvier, les centaines de millions de francs envoyés de Côte d’Ivoire.
Les images
Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : il n’existe pas de photographie libre de ces moments. Aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les portraits sont de vraies archives :
- Moussa Traoré, Washington, 1988 — White House Photographic Office, domaine public
- Moussa Traoré, Rotterdam, 1989 — Rob Bogaerts / Anefo, CC0
- Thomas Sankara, Harlem, 1984 — Ernest Harsch / The Militant, domaine public
- Thomas Sankara, vers 1987 — Sam Manuel / The Militant, domaine public
- Blaise Compaoré, Bruxelles, 2005 — Christian Lambiotte / Communautés européennes, CC BY 4.0
- Félix Houphouët-Boigny, Washington, 1983 — White House Photographic Office, domaine public
- Mohammed Bedjaoui, vers 1980 — auteur inconnu, domaine public
- Cour internationale de Justice, 1984 et 1986 (affaire Nicaragua, pas l’affaire Burkina/Mali) — Rob Bogaerts et Roland Gerrits / Anefo, CC0
- Palais de la Paix, La Haye — Thomas Wolf, www.foto-tw.de, CC BY-SA 3.0 DE
- Palais présidentiel de Yamoussoukro — Adoscam, CC0
- Frontière Mali – Burkina Faso (ex-Haute-Volta), 1985 ; Bamako, 1984 ; Ouagadougou, 1982 ; région de Mopti, 1986 — Fred van der Kraaij, CC BY-SA 4.0
- MiG-21 de l’armée de l’air malienne, Bamako, 1997 — SSgt. Paul R. Caron, département de la Défense des États-Unis, domaine public
- Carte des revendications — Bureau of Intelligence and Research, département d’État des États-Unis, Geographic Notes, 1985-1986, domaine public
Toutes via Wikimedia Commons. Carte : Natural Earth, ligne tracée d’après les coordonnées de l’arrêt de la CIJ. Musique et habillage sonore : créations originales.