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Ce jour-là · Film D

Les quatre refus : quand ATT disait non à Nicolas Sarkozy (2007-2012)

ATT et Nicolas Sarkozy, 2007-2012 · un film de 14 min

Mis en ligne le 29 septembre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube

Nuit du 24 au 25 février 2010. Nicolas Sarkozy se pose à Bamako pour quelques heures : sa seule visite de président au Mali. Il vient remercier Amadou Toumani Touré, « ATT », qui vient de lui rendre un otage français vivant. Le même homme, en cinq ans, dira non à la France quatre fois : sur les migrants, sur une base militaire (selon la presse), sur la guerre contre AQMI, qu’il refuse de mener seul, sur la Libye, où il suit la ligne de l’Union africaine contre l’intervention. Deux ans plus tard, des soldats partis de Kati le chassent du palais.

Le film raconte les quatre refus, puis la chute, et dit ce que les documents disent, et ce qu’ils ne disent pas.

Le récit

Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.

Koulouba, nuit du 24 au 25 février 2010 0:00

Bamako. Nuit du mercredi 24 au jeudi 25 février 2010. Vers vingt-deux heures. Un avion français se pose à Sénou. À son bord, le président de la République française. Nicolas Sarkozy. Sa seule visite au Mali comme président. Elle durera quelques heures. Il vient dire merci. À un vieux soldat que les Maliens appellent ATT. Cet homme vient de lui rendre un otage français. Vivant.

Et pourtant, depuis trois ans, le même homme dit non à la France. Quatre fois, en cinq ans, il dira non. Deux ans plus tard, des soldats attaquent ce palais. Et le vieux soldat disparaît dans la nuit. Ce récit raconte les quatre refus. Et il vous laissera juger.

Acte I — Un soldat, un ministre 0:51

Amadou Toumani Touré naît à Mopti, en 1948, au bord du fleuve Niger. Parachutiste. Formé en Union soviétique, puis en France. Un béret rouge. Le 26 mars 1991, il renverse le général Moussa Traoré. Quatorze mois plus tard, il rend le pouvoir aux civils. Les Maliens le surnomment le soldat de la démocratie. Élu président en 2002. Réélu en 2007, avec soixante-et-onze pour cent des voix.

À Paris, la même année, un autre homme arrive au pouvoir. Nicolas Sarkozy. Bamako le connaît. En mai 2006, ministre de l’Intérieur, il est venu défendre son immigration choisie. Dans la rue, on a manifesté. En mai 2007, ATT dit pourtant de lui : quelqu’un avec qui l’on peut discuter. Entre les deux pays, il y a les hommes. Cent vingt mille Maliens en France. À Montreuil, on dit : Bamako-sur-Seine.

Chaque année, ils envoient près de trois cents millions d’euros au pays. Plus d’un dixième de la richesse du Mali. C’est là que tout va se jouer. Sur un chiffre.

Acte II — Le premier refus : les migrants 2:00

Novembre 2007. Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration, arrive à Bamako. Il apporte un texte. Un accord de gestion concertée des flux migratoires. Derrière ces mots : reprendre les sans-papiers expulsés de France. Le Sénégal a signé. Le Gabon, le Congo, le Bénin ont signé. Puis la Tunisie, Maurice, le Cap-Vert. Neuf pays, en trois ans. Le Mali, lui, demande une chose.

Cinq mille régularisations par an, pour ses enfants déjà en France. Paris en offre mille cinq cents. Dans la rue, à Bamako et à Kayes, des expulsés manifestent. Leur slogan, en bambara : on ne signe pas. Janvier 2009. Une délégation française revient. La Cimade compte : quatre séances, aucune signature. Trois jours plus tard, le Burkina Faso signe. Fin mars 2009, Éric Besson, nouveau ministre, essaie à son tour. Il s’en tient à mille cinq cents.

ATT répond, devant la presse. Pendant que nous parlons de régularisation de nos compatriotes, la préoccupation de la France reste le retour au pays. Février 2010. Sixième séance de négociation. Toujours rien. De tous les pays francophones d’Afrique de l’Ouest sollicités, le Mali est le seul à n’avoir jamais signé. Les expulsions, elles, continuent. Près de trente mille par an. À Sénou, une association d’expulsés attend ceux qui descendent de l’avion.

Acte III — Le deuxième refus : la base 3:30

Pendant ce temps, dans le nord du Mali, quelque chose grandit. Des hommes venus d’Algérie s’installent dans le désert. Ils se disent Al-Qaïda au Maghreb islamique. AQMI.

Ils enlèvent des Occidentaux. Ils les revendent. Le nord du Mali devient, dit-on à Alger comme à Paris, un sanctuaire.

Un câble diplomatique américain de 2008 rapporte la position de Bamako. AQMI est un problème algérien. À Tessalit, tout au nord, la garnison malienne dispose de trois véhicules. L’électricité, deux heures par jour. La France, elle, veut être là. En 2009, ses forces spéciales s’installent au Burkina Faso. À Ouagadougou. Et le Mali ? Selon Jeune Afrique, Paris a voulu une base militaire à Mopti. À Sévaré, dit la presse malienne : la charnière entre le nord et le sud.

ATT aurait dit non. Ni Paris ni Bamako ne l’ont jamais confirmé. Retenez ce nom. Sévaré. Vous l’entendrez encore.

Acte IV — La nuit de Koulouba 4:35

26 novembre 2009. Ménaka, à l’est. Un Français de soixante-et-un ans est enlevé dans son hôtel. Pierre Camatte. AQMI exige quatre de ses hommes, détenus au Mali. Sinon, il mourra. Paris appelle Bamako. L’Algérie et la Mauritanie, elles, refusent tout échange. Pour eux, libérer des terroristes, c’est les armer. ATT tranche. Le 18 février 2010, à Gao, les quatre hommes sont jugés en moins de trois heures. Neuf mois de prison. Déjà purgés.

Dans la nuit du 21 au 22 février, ils sont libres. Le 23 au soir, Pierre Camatte l’est aussi. Le 24, l’Algérie et la Mauritanie rappellent leurs ambassadeurs. Alger parle d’une libération qui sert les terroristes. Le même jour, à Libreville, Nicolas Sarkozy annonce : nous allons nous rendre à Bamako après le dîner. ATT l’apprend par téléphone, à l’aéroport de Sénou. Il le racontera lui-même : hier, j’étais à l’aéroport lorsque vous m’avez appelé.

Vers vingt-deux heures. L’avion se pose. Avec lui, Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères. Au palais de Koulouba, sur la colline, les deux hommes se font face. Devant la presse. Sarkozy : sans le président ATT, l’issue fatale était absolument certaine. Puis : le Mali n’est pas seul. ATT répond. Longuement. À la presse qui se pose des questions, il dit : le Mali aussi est victime et otage de cette situation.

Nous avons perdu, nous, quarante-quatre combattants. Laisser exécuter Camatte ? Je parle en vieux soldat : une bêtise monumentale. Et une phrase que le Sahel n’oubliera pas. Le nord du Mali, c’est le sud d’un pays, c’est l’ouest d’un autre et c’est le nord d’un dernier. L’armée malienne peut monter une opération en quarante-huit heures, dit-il encore. Mais pas seule. Il faut les voisins.

Puis il souhaite une bonne soirée à son hôte. Pierre Camatte repart vers Paris dans l’avion d’un ministre. La visite a duré quelques heures. Il n’y en aura pas d’autre.

Acte V — Le troisième refus : la guerre seul 6:43

Cinq mois plus tard. Un autre Français est aux mains d’AQMI. Michel Germaneau, soixante-dix-huit ans, malade. Le 22 juillet 2010, des forces françaises et mauritaniennes attaquent un camp d’AQMI. En territoire malien. Bamako n’est pas associé au raid. Selon plusieurs sources, il n’est même pas prévenu. Trois jours plus tard, AQMI annonce la mort de l’otage. Sarkozy : un acte barbare, odieux. Un crime qui ne restera pas impuni.

ATT refuse d’aller seul contre AQMI. Il veut une réponse régionale, avec les voisins. Le maillon faible du Sahel, dit-on à Paris comme à Alger. Il répond, à Jeune Afrique : pour qu’il y ait un maillon faible, il faudrait qu’il y ait une chaîne. Et : si AQMI est dans le Sahel, c’est parce que nous n’y sommes pas.

Il a une autre peur, écrit Jeune Afrique : rallumer la rébellion touarègue, dans un nord d’où l’armée s’est retirée en partie, en 2006. Pendant ce temps, à Bamako, les Américains forment des officiers maliens. Retenez ce détail.

Acte VI — Le quatrième refus : la Libye 7:46

2011. Le printemps arabe atteint la Libye. Le colonel Kadhafi tire sur son peuple. Pour le Mali, Kadhafi n’est pas un inconnu. Il a financé des hôtels, une cité administrative, des mosquées. Et il a enrôlé des Touaregs maliens dans son armée. Le 10 mars 2011, l’Union africaine nomme cinq chefs d’État pour trouver une sortie. Parmi eux, ATT. Le 17 mars, l’ONU autorise la force. Le samedi 19, le comité se réunit à Nouakchott. Trois présidents ont fait le voyage, dont ATT.

Ils veulent aller à Tripoli le lendemain. Ils demandent l’autorisation de voler. Le rapport de l’Union africaine l’écrit noir sur blanc : cette autorisation lui fut refusée. Le même samedi, à Paris, Nicolas Sarkozy réunit un sommet. Dans l’après-midi, les avions français frappent. Deux réunions, le même jour. L’une veut parler. L’autre a déjà décollé. ATT suit la ligne africaine. Cessez-le-feu, dialogue, pas d’intervention étrangère. Le 10 avril, il est à Tripoli, face à Kadhafi.

Le lendemain, les rebelles de Benghazi rejettent le plan. La guerre continue. Quatre refus. Quatre dossiers. Et maintenant, le retour. Dès le 25 août 2011, une première colonne franchit la frontière. Des Touaregs maliens, soldats de Kadhafi, rentrent au pays. Avec les armes. Le 16 octobre, dans le désert, ils créent un mouvement : le MNLA. Plus de quatre cents combattants. Des lance-roquettes. Des missiles.

Quatre jours plus tard, Kadhafi est tué. La Libye se vide de ses arsenaux. L’International Crisis Group l’écrira : la crise malienne est le dernier avatar d’une déstabilisation en cascade, commencée en Libye.

Acte VII — La chute 9:37

17 janvier 2012. Le MNLA attaque Ménaka. La guerre du Nord commence. 24 janvier. Aguelhok. La garnison, à court de munitions, est submergée. Des dizaines de soldats sont exécutés. Le bilan reste contesté. Le 2 février, à Kati, les femmes des soldats marchent sur Bamako. Elles veulent des armes pour leurs maris. Le 26 février, Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, est à Bamako. Il demande le dialogue avec les rebelles. Bamako y voit un double jeu, écrit Jeune Afrique.

Le 11 mars, Tessalit tombe. L’élection présidentielle est dans sept semaines. ATT ne se représente pas. Mercredi 21 mars 2012. Camp Soundiata-Keïta, à Kati. Seize kilomètres de Bamako. Le ministre de la Défense vient calmer la troupe. Il est hué. Des pierres volent sur sa voiture. Sa garde tire en l’air. Les mutins ouvrent les magasins d’armes. Des blindés prennent la route de Bamako.

Dans l’après-midi, ils entrent à la télévision nationale. L’écran devient noir. Vers dix-huit heures, les premiers tirs autour de Koulouba. Les bérets rouges de la garde sortent le président du palais. Le soleil se couche à dix-huit heures quarante-trois. ATT disparaît dans la nuit. Personne ne sait où. Jeudi 22 mars, cinq heures du matin. À la télévision, un lieutenant lit un texte. Derrière lui, des soldats. Et un capitaine.

Amadou Haya Sanogo. Formé aux États-Unis. Retenez ce détail, il revient. La Constitution est suspendue. Le motif : l’incapacité du gouvernement à donner aux forces armées les moyens de défendre le territoire. Un coup d’État, cinq semaines avant une élection à laquelle le président ne se présentait pas. Le 28 mars, ATT parle à RFI. Je ne suis pas détenu par les mutins. Je suis libre.

Et : je n’aurais jamais souhaité d’affrontement entre les forces armées, uniquement pour protéger un homme. Le 8 avril, il démissionne. Le 19, sous des tirs en l’air, il monte dans un avion sénégalais. À Sénou. Le tarmac de l’appel de Sarkozy. Dix-sept jours plus tard, à Paris, Nicolas Sarkozy perd l’élection. Les deux hommes quittent le pouvoir à un mois d’écart.

Le doute : qui ? 12:00

Alors, qui a fait tomber ATT ? À Bamako, beaucoup relient les quatre refus à la chute. Aminata Traoré, du Forum pour un autre Mali, tient ATT et Sarkozy pour responsables. Des journaux maliens écriront : la France a puni les refus. Voici ce que les documents disent. Et ce qu’ils ne disent pas. Aucune source lue ne montre un contact français avec Sanogo avant le 21 mars. La France condamne le coup dès le lendemain. Et suspend ses coopérations d’État, sauf l’aide alimentaire et l’antiterrorisme.

Le seul lien étranger documenté du capitaine est américain. Plusieurs stages aux États-Unis, de 2004 à 2010. Washington l’a confirmé, et a condamné le coup. L’International Crisis Group écrit : le putsch relevait moins d’un plan mûri que du mécontentement extrême de l’armée. La colère venait d’Aguelhok. Des femmes de Kati. De Tessalit. De soldats sans munitions face aux armes de Libye.

Le reste est un soupçon. Ce récit vous le montre comme tel. À vous de juger.

Épilogue 13:05

Neuf mois plus tard, les hommes venus du désert descendent vers Sévaré. La charnière. Le 11 janvier 2013, la France, sans base au Mali, y envoie ses avions. Un autre président français. C’est un autre récit. ATT vit à Dakar, face à l’île de Gorée. Il se tait pendant des années. Il rentre à Bamako en décembre 2017. Il meurt le 10 novembre 2020, à Istanbul, après une opération du cœur. Le Mali lui fait des obsèques nationales.

Ce jour-là, à Koulouba, un vieux soldat a remercié son hôte, une nuit de février. Il lui a souhaité une bonne soirée. Et il a continué à dire non.

Les sources

D’après un récit paru dans le journal Le Soft — lesoftpost.com.

Ce qui reste contesté. La base de Sévaré : la demande française et le refus d’ATT ne sont rapportés que par la presse (Jeune Afrique, 9 mars 2012 ; L’Aube, 2014) ; ni Paris ni Bamako ne l’ont confirmé. Jeune Afrique et L’Aube disent « Mopti » ; « Sévaré » vient du journal Le Soft. L’heure d’arrivée de Sarkozy, vers 22 h, est une heure annoncée, pas constatée. Le raid du 22 juillet 2010 : Bamako prévenu ou non. Le poids des transferts des Maliens de France : 11 % du PIB selon la Banque africaine de développement (2007), environ 4 % selon la Banque mondiale (2011). Sur la Libye, aucune parole d’ATT contre la résolution 1973 n’a été retrouvée ; le film montre la ligne de l’Union africaine et le vol refusé. À Nouakchott, le 19 mars 2011, trois présidents étaient présents sur les cinq du comité. Le bilan d’Aguelhok : de 82 à 153 morts selon les sources. Les heures du 21 mars 2012. Les chiffres 5 000 / 1 500 viennent de l’entourage d’ATT et de la presse ; Paris n’a jamais publié sa proposition. Les stages de Sanogo aux États-Unis : « plusieurs » selon AFRICOM, trois ou quatre lieux selon les articles. Le rôle de Paris dans la chute : un soupçon malien, aucun document ; le seul lien étranger documenté du putschiste est sa formation aux États-Unis, et Washington comme Paris ont condamné le coup.

Les images

Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : il n’existe pas de photographie libre de ces moments. Aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les portraits sont de vraies archives :

Toutes via Wikimedia Commons. Carte : Natural Earth. Musique et habillage sonore : créations originales.