Ce jour-là · Film J
28 janvier 2024 : Mali, Burkina et Niger quittent la CEDEAO
Bamako, Ouagadougou, Niamey, 28 janvier 2024 · un film de 12 min
Mis en ligne le 29 octobre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube
Dimanche 28 janvier 2024. Un communiqué lu sur les télévisions d’État de Bamako, Ouagadougou et Niamey : le Mali, le Burkina Faso et le Niger quittent la CEDEAO « sans délai ». Trois membres fondateurs, depuis Lagos 1975. Pourtant, ce soir-là, rien ne change aux frontières : il faudra un an et un jour pour que le départ devienne réel.
Le film remonte le fil : le traité de Lagos et son article 91 ; les sanctions d’Accra contre le Mali en janvier 2022 (frontières fermées, avoirs gelés) ; le coup d’État de Niamey en juillet 2023 et « la déclaration de guerre » de Bamako et Ouagadougou face à la CEDEAO de Bola Tinubu ; la charte du Liptako-Gourma ; le dimanche du départ ; l’année du préavis avec les médiateurs Bassirou Diomaye Faye et Faure Gnassingbé ; le 29 janvier 2025, quinze membres puis douze ; puis Alassane Ouattara, « mieux à 15 qu’à 3 », et le négociateur Lansana Kouyaté en 2026. Et ce qui reste contesté.
Le récit
Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.
Un communiqué, trois télévisions 0:00
Dimanche 28 janvier 2024. Bamako, Ouagadougou et Niamey parlent d’une seule voix. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger annoncent qu’ils quittent la CEDEAO « sans délai ». Trois pays membres fondateurs. Depuis 1975. Quarante-neuf ans de communauté. Un communiqué lu à la télévision. Pourtant, ce soir-là, rien ne change encore aux frontières. Il faudra un an et un jour pour que ce départ devienne réel.
Comment trois voisins en arrivent-ils à claquer la porte de leur propre maison ? Ce jour-là. 28 janvier 2024.
Acte I — Le pacte de Lagos 0:38
Acte premier. Le pacte de Lagos. Remontons le temps. Lagos, 28 mai 1975. Des États d’Afrique de l’Ouest signent le traité fondateur de la CEDEAO. Le Mali signe. Le Niger signe. Le Burkina Faso signe aussi. À l’époque, il s’appelle encore la Haute-Volta. Révisé en 1993, le traité contient un article à retenir : l’article 91. Un État qui veut partir doit donner un préavis écrit d’un an.
Pendant cette année, il doit continuer à respecter toutes ses obligations. En 1999, la Mauritanie, voisine du Mali, annonce son retrait. Il ne prend effet qu’en 2000. Partir, ici, ne se fait pas le jour même.
Acte II — Accra ferme les frontières 1:27
Acte deux. Accra ferme les frontières. Août 2020. À Bamako, Assimi Goïta renverse le président Ibrahim Boubacar Keïta. Retenez ce nom : Assimi Goïta. Mai 2021. Goïta fait arrêter le président et le Premier ministre civils de la transition. 31 décembre 2021. Bamako propose cinq ans de transition, présidentielle fin 2026. Neuf jours plus tard, la réponse tombe à Accra, au Ghana.
Sommet extraordinaire de la CEDEAO, présidé par le Ghanéen Nana Akufo-Addo. Les chefs d’État jugent le calendrier malien « totalement inacceptable ». Les frontières terrestres et aériennes avec le Mali sont fermées. Commerce et finance suspendus. Les ambassadeurs de la CEDEAO à Bamako sont rappelés. Seuls échappent les médicaments, les produits pétroliers et l’électricité. L’UEMOA s’associe : les avoirs maliens sont gelés dans les banques de la région.
Le même sommet active la Force en attente de la CEDEAO. Le communiqué parle d'« agents de sécurité privés » au Mali. Bamako dément. Un voisin refuse de suivre : la Guinée n’appliquera pas ces sanctions. Compteur : 1er mars 2022. Le Mali n’a pas pu rembourser 180 millions de dollars de dette. Combien de temps un pays peut-il tenir, coupé de ses voisins ?
Bamako revoit son calendrier : 24 mois de transition, à partir du 29 mars 2022. 3 juillet 2022. Retour à Accra. Jean-Claude Kassi Brou, président de la Commission, annonce la levée des sanctions économiques et financières. Mais pas de toutes : les sanctions individuelles contre des responsables de la transition restent. Deux ans plus tard, ces sanctions seront citées dans l’acte de rupture.
Acte III — La déclaration de guerre 3:13
Acte trois. La déclaration de guerre. Septembre 2022. À Ouagadougou, des militaires renversent le gouvernement du Burkina Faso. Dix mois plus tard, c’est au tour du Niger. 26 juillet 2023, Niamey. La garde présidentielle renverse le président Mohamed Bazoum. La CEDEAO est alors présidée par le Nigérian Bola Tinubu. Retenez ce nom : Bola Tinubu. 30 juillet. Sommet d’urgence. Une semaine pour rétablir Bazoum.
La CEDEAO évoque un possible « usage de la force » et gèle les transactions avec le Niger. Que feront Bamako et Ouagadougou si l’on attaque Niamey ? Le lendemain soir, 31 juillet, la réponse passe à la télévision. Le Mali et le Burkina Faso publient un communiqué commun. Une intervention au Niger serait « une déclaration de guerre » au Burkina Faso et au Mali.
Ils avertissent de « conséquences désastreuses » pour toute la région. Bamako et Ouagadougou refusent d’appliquer les sanctions contre le Niger. Selon une reprise de Sputnik, le texte évoque même un retrait de la CEDEAO. 6 août 2023. L’ultimatum expire. Aucune action militaire. 10 août, Abuja. Second sommet d’urgence : la Force en attente est activée. « Aucune option n’est exclue », dit la CEDEAO. La force reste le dernier recours.
16 septembre 2023, Bamako. Les trois pays signent la charte du Liptako-Gourma. Retenez ce nom : l’Alliance des États du Sahel, l’AES. Un pacte de défense mutuelle. Selon les dépêches, Goïta parle d’une « architecture de défense collective et d’assistance mutuelle ». Combien de temps peut-on appartenir à deux camps à la fois ?
Acte IV — Le dimanche du départ 4:55
Acte quatre. Le dimanche du départ. Quatre mois plus tard. Dimanche 28 janvier 2024. Un communiqué conjoint du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Il passe sur les télévisions d’État des trois pays. À Bamako, sur l’ORTM, le colonel Abdoulaye Maïga, porte-parole du gouvernement, lit le texte. Le texte est pris au nom de trois hommes. Assimi Goïta, au Mali.
Ibrahim Traoré, au Burkina Faso. Le général de brigade Abdourahamane Tiani, au Niger. Leur décision : « se retirer conjointement et sans délai » de la CEDEAO. Premier motif : l’organisation se serait éloignée des idéaux de ses pères fondateurs. Deuxième motif : elle serait sous l’influence de puissances étrangères. Le texte lui reproche aussi de ne pas les avoir aidés contre le terrorisme.
Il dénonce des sanctions « illégales, illégitimes, inhumaines et irresponsables ». Les trois chefs d’État disent prendre « toutes leurs responsabilités devant l’histoire ». Le même jour, à Niamey, des partisans de l’AES fêtent l’annonce. À Abuja, la CEDEAO répond : ils restent des « membres importants de la Communauté ». Elle attend une « notification formelle et directe ». Elle souhaite une solution négociée.
Selon plusieurs sources, le Mali notifie ensuite son retrait par une note diplomatique. 7 février 2024. Bamako déclare ne pas être tenu par le préavis d’un an. Sans délai, ou dans un an : qui décide de la date ?
Acte V — L’année du préavis 6:27
Acte cinq. L’année du préavis. 24 février 2024, Abuja. La CEDEAO lève l’essentiel des sanctions contre le Niger. Retenez ce nom : Omar Alieu Touray. Il parle de raisons « purement humanitaires ». Les sanctions ciblées et politiques, elles, restent. Le même sommet lève aussi des sanctions contre le Mali et la Guinée. Un discours appelle à « saisir la main tendue ». Il serait de Bola Tinubu. Non confirmé.
Mais une main tendue suffit-elle à faire revenir trois pays ? 6 juillet 2024, Niamey. Premier sommet des chefs d’État de l’AES. Goïta, Tiani et Traoré signent le traité de la Confédération des États du Sahel. Elle garde le sigle AES. Selon l’AFP, environ 72 millions d’habitants. Le lendemain, 7 juillet, la CEDEAO tient son propre sommet, au Nigeria. Juillet 2024. La CEDEAO se tourne vers Dakar.
Elle nomme médiateur Bassirou Diomaye Faye, président du Sénégal, élu en mars. Retenez ce nom : Bassirou Diomaye Faye. Faye dit n’être « pas associé » aux sanctions de la CEDEAO. Un autre médiateur vient de Lomé : Faure Gnassingbé, du Togo. 15 décembre 2024, Abuja. Le 66e sommet de la CEDEAO prend acte des retraits. Touray l’annonce, selon l’article 91 : la sortie sera effective le 29 janvier 2025.
Les portes restent ouvertes pendant une transition jusqu’au 29 juillet 2025. L’AES rejette ce délai de six mois. Selon une source, elle dénonce les manœuvres d'« une poignée de chefs d’État ».
Acte VI — Un an et un jour 8:06
Acte six. Un an et un jour. Assimi Goïta, président de l’AES, annonce des passeports AES pour le 29 janvier 2025. Biométriques, avec une puce, aux normes de l’OACI. Les anciens passeports restent valables jusqu’à leur expiration. L’AES ouvre ses frontières sans visa aux ressortissants de la CEDEAO. La réciprocité reste à négocier. 29 janvier 2025. La CEDEAO déclare le retrait des trois pays effectif.
Compteur : quinze États membres. Puis douze. Mais Abuja demande de reconnaître leurs papiers frappés du logo CEDEAO, « jusqu’à nouvel ordre ». Leurs biens et services gardent le régime commercial de la CEDEAO. Leurs citoyens gardent le droit de circuler sans visa, de résider, de s’établir. Et les trois pays restent membres de l’UEMOA et du franc CFA. Human Rights Watch s’inquiète de l’accès à la justice pour les victimes de graves abus.
Sont-ils partis, ou seulement à moitié ?
Acte VII — Mieux à 15 qu’à 3 9:08
Acte sept. Mieux à quinze qu’à trois. 5 mars 2025. Alassane Ouattara reçoit le Ghanéen John Dramani Mahama en Côte d’Ivoire. Retenez ce nom : Alassane Ouattara. Il lance à l’AES : « nous sommes mieux à 15 qu’à 3 ». Selon Financial Afrik, Mahama se rend ensuite dans les trois pays. Sans obtenir d’accord. 11 juillet 2025, Lomé. Les ministres de l’AES quittent une session de l’UEMOA.
Motif : la présidence tournante du Conseil des ministres est refusée au Burkina Faso. Un boycott de séance. Pas un retrait. Mars 2026. La CEDEAO nomme le Guinéen Lansana Kouyaté négociateur en chef avec l’AES. Retenez ce nom : Lansana Kouyaté. 25 mai 2026. Ibrahim Traoré le reçoit à Ouagadougou. Selon la presse guinéenne, sa mission est prolongée jusqu’au 25 septembre 2026.
Le doute 10:05
Le doute. D’abord, le « sans délai ». La CEDEAO a appliqué le préavis d’un an. Qui a raison en droit ? Les juristes ne sont pas d’accord entre eux. Le coût économique ? Aucun bilan officiel commun à la CEDEAO et à l’AES. Selon un média financier, les trois pays pesaient environ 10 % du PIB de la CEDEAO.
Et plus de la moitié de son territoire. Une estimation, jamais recoupée. La Russie ? Dans les extraits consultés, le communiqué ne nomme aucune puissance étrangère. Selon un résumé d’allAfrica, c’est la France que les dirigeants de l’AES visent, ailleurs. Les « agents de sécurité privés » de 2022 ? Bamako a démenti. L’UEMOA ? Une dépêche dit qu’ils l’ont quittée. D’autres disent le contraire. Aucun acte officiel trouvé.
Et la médiation Kouyaté, après septembre 2026 ? On ne sait pas.
Épilogue 11:02
Retour à ce dimanche 28 janvier 2024. Un communiqué. Trois télévisions. Trois capitales. Ce soir-là, Goïta, Traoré et Tiani annonçaient un départ « sans délai ». Un an et un jour plus tard, ils partaient vraiment. Et pourtant, leurs citoyens circulent encore sans visa. « Jusqu’à nouvel ordre ». Ce jour-là. 28 janvier 2024.
Les sources
- Traité révisé de la CEDEAO (1993), article 91 (AfricanLII) ; EJIL:Talk, « ECOWAS withdrawal and the law of treaty withdrawal »
- Communiqués de la CEDEAO : sommet extraordinaire d’Accra, 9 janvier 2022 ; Abuja, 30 juillet et 10 août 2023 ; 24 février 2024 ; 15 décembre 2024 ; déclaration du 29 janvier 2025 (ecowas.int)
- Communiqué conjoint du 28 janvier 2024 (lefaso.net) ; communiqué Mali–Burkina du 31 juillet 2023 (France 24)
- Security Council Report (Mali, avril 2022) ; Credendo ; Ghana News Agency ; TheCable ; i24news
- Charte du Liptako-Gourma (Jus Mundi) ; Vanguard et Russian Council sur la Confédération (6 juillet 2024)
- Africanews, Jurist, Ecofin Agency, Powers of Africa, Morocco World News, Arise TV, GBC Ghana, Biometric Update, africanmanager, Xinhua (29-30 janvier 2025)
- Agence Ecofin et lefaso.net (5 mars 2025) ; Journal du Mali (Lomé, 11 juillet 2025) ; PressAfrik, Financial Afrik, Guinéenews, Investigator Guinée (2026)
Ce qui reste contesté. « Sans délai » ou préavis d’un an : les trois pays ont annoncé un départ immédiat, la CEDEAO a appliqué l’article 91 ; les juristes sont partagés. Le coût économique : aucun bilan officiel commun ; « environ 10 % du PIB » et « plus de la moitié du territoire » sont des estimations d’un média financier, non recoupées. Les « puissances étrangères » : le communiqué n’en nomme aucune. Les « agents de sécurité privés » de 2022 : démentis par Bamako. L’UEMOA : une dépêche dit que les trois pays l’ont quittée, d’autres disent le contraire, aucun acte officiel trouvé. L’auteur de l’appel « saisir la main tendue » (24 février 2024) n’est pas confirmé. La médiation Kouyaté après septembre 2026 : inconnue. Chaque point en détail sur cette page.
Les images
Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les autres images sont des documents authentiques, via Wikimedia Commons :
- Assimi Goïta, Moscou, 2023 et 2025 — Kremlin.ru, CC BY 4.0 ; Ibrahim Traoré — portrait CC0, VOA (2023), S. Krasilnikov/Kremlin (2025, CC BY-SA 3.0) ; Abdourahamane Tiani, 2024-2025 — domaine public et CC0
- Bola Tinubu, Abuja 2024 — FCDO, CC BY 2.0 ; Alassane Ouattara, 2024 et Bassirou Diomaye Faye, 2024 et Mohamed Bazoum, 2023 et Omar Alieu Touray, 2023 — Union européenne, CC BY 4.0
- Nana Akufo-Addo, 2024 — CC BY-SA 2.0 ; John Dramani Mahama, 2021 — CC BY-SA 4.0 ; Faure Gnassingbé, 2019 — CC BY-SA 4.0 ; Jean-Claude Kassi Brou — portrait officiel, CC BY 4.0 ; Lansana Kouyaté, 2014 — CC BY-SA 4.0 ; Abdoulaye Maïga, 2024 — VOA ; Yakubu Gowon, vers 1970 — domaine public
- Traité de Lagos, 1975 — Nations unies ; siège de la CEDEAO (plan de 1984), drapeaux de la CEDEAO (2024), emblème de l’AES à Bamako (2024) — CC BY-SA 4.0 ; drapeau de l’AES — CC0 ; carte des membres — domaine public ; carte du Sahel — JRC, CC BY 4.0
- Villes : Bamako (2018, 2023), Ouagadougou (2023), Niamey (2008, 2018), Accra (2015), Abuja (2017), Lomé (2024), Abidjan, Dakar (2013) — photographes crédités à l’écran, CC BY / CC BY-SA
Musique et habillage sonore : créations originales.