Ce jour-là · Film I
Guinée 1958 : Sékou Touré dit non à de Gaulle, et le Mali suit
Conakry, 25 août - 28 septembre 1958 · un film de 12 min
Mis en ligne le 24 octobre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube
Conakry, 25 août 1958. Un homme de 36 ans, en boubou blanc, dit à de Gaulle que la Guinée préfère « la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage ». Un mois plus tard, la Guinée est le seul territoire africain sous administration française à voter non. Elle proclame son indépendance le 2 octobre, perd l’aide de Paris, reçoit la main de Nkrumah, et le 1er mars 1960 quitte le franc CFA. Le Mali de Modibo Keïta suivra le 1er juillet 1962, puis reviendra au franc CFA en 1984.
Le film raconte ce qui est prouvé et ce qui ne l’est pas : le discours de Conakry, la phrase des pancartes (dite à Dakar, pas à Conakry), le vote du 28 septembre, la rupture, le crédit du Ghana, le franc guinéen imprimé en Tchécoslovaquie, l’opération Persil, puis le franc malien et son retour.
Le récit
Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.
Un homme en boubou blanc 0:00
Conakry, 25 août 1958. Un homme de 36 ans, en boubou blanc, va dire non à de Gaulle. « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage. » Un mois plus tard, la Guinée est le seul territoire africain sous administration française à voter non. Le 1er mars 1960, elle abandonne le franc CFA. Le Mali, lui, attendra deux ans et quatre mois de plus.
Pourquoi la Guinée a-t-elle osé la première ? Et combien coûte un non ? Retenez ce nom : Ahmed Sékou Touré. Une histoire entre Conakry et Paris, puis entre Conakry, Accra et Bamako.
Acte I — L’homme en boubou blanc 0:41
Acte premier. L’homme en boubou blanc. Un an plus tôt, en 1957, la Guinée élit son Assemblée territoriale. Le parti de Sékou Touré, le PDG, remporte 56 sièges sur 60. Août 1958. À Paris, Charles de Gaulle est président du Conseil. Il n’est pas président de la République. Il dirige le dernier gouvernement de la quatrième République. Retenez ce nom : Charles de Gaulle.
Son projet s’appelle la Communauté. Il sera soumis au référendum du 28 septembre. Pour la défendre, il parcourt l’Afrique sous administration française. Madagascar, le Congo, la Côte d’Ivoire : selon les récits, l’accueil est triomphal. Le 25 août 1958, vers 16 heures, son avion se pose à Conakry. L’escale ne doit durer qu’une dizaine d’heures. À Kaloum, de Gaulle et Sékou Touré ont une brève entrevue.
Face au général, un homme de 36 ans, en boubou blanc. Que va-t-il dire, devant l’Assemblée, à l’homme qui dirige la France ?
Acte II — Le discours 1:49
Acte deux. Le discours. Quelques minutes avant la séance, deux hommes lisent le texte guinéen. Retenez ces noms : Pierre Messmer et Bernard Cornut-Gentille. Le verdict de Messmer : « pas bon », « mais pas inacceptable ». Selon Jeune Afrique, le texte avait été transmis à l’avance. Mais personne ne l’a montré à de Gaulle. Devant l’Assemblée territoriale, Sékou Touré parle le premier.
Il invoque « un premier et indispensable besoin, celui de notre dignité ». « Il n’y a pas de dignité sans liberté. » « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage. » Attention à l’ordre des mots. On cite souvent « la liberté dans la pauvreté ». Le texte dit l’inverse. Son option fondamentale : « la décolonisation intégrale de l’Afrique ».
Il laisse pourtant une porte ouverte : « l’interdépendance et la liberté dans l’union ». Selon Jeune Afrique, de Gaulle prend ce discours comme un affront. Il répond : dans la Communauté, « personne n’est tenu d’y adhérer ». « L’indépendance est à la disposition de la Guinée. » Elle peut la prendre « le 28 septembre en disant non ».
Et « la métropole n’y fera pas obstacle ». Si la Guinée dit vraiment non, de Gaulle tiendra-t-il parole ?
Acte III — Dakar, le lendemain 3:00
Acte trois. Dakar, le lendemain. Le lendemain, 26 août 1958, de Gaulle est à Dakar. Place Protêt, des jeunes brandissent des pancartes pour l’indépendance. De Gaulle : « Je veux dire un mot d’abord aux porteurs de pancartes. » « Ils veulent l’indépendance, qu’ils la prennent le 28 septembre. » On place souvent cette phrase à Conakry. L’INA la situe à Dakar.
Au Niger, le Sawaba de Djibo Bakary fait lui aussi campagne pour le non.
Acte IV — Le non 3:31
Acte quatre. Le non. 28 septembre 1958. Le référendum a lieu en AOF, en AEF et dans les autres territoires. En Guinée : 1 408 500 inscrits. 1 203 875 votants. Participation : 85,5 %. Le non : 1 136 324 voix. 95,22 % des suffrages exprimés. Le oui : 56 981 voix. 4,78 %. Selon Jeune Afrique, les oui viennent surtout du Fouta-Djalon.
Ailleurs, le oui dépasse 90 %. Sauf à Madagascar, 77 %, à Djibouti, 75 %, et au Niger, 78 % selon franceinfo. Au Soudan français, le futur Mali, le oui l’emporte donc lui aussi. Compteur : un seul territoire africain administré par la France a voté non. La Guinée. Que fait Paris d’un pays qui lui a dit non ?
Acte V — La rupture 4:35
Acte cinq. La rupture. Retenez ce nom : Jean Risterucci, représentant de la France à Conakry. Il annonce les conséquences du vote. Le 29 septembre, ou le 1er octobre selon Jeune Afrique. La Guinée sort de la Communauté. Paris retire ses fonctionnaires, son aide budgétaire, ses investissements. Risterucci : « L’indépendance de la Guinée est un fait acquis. » 2 octobre 1958. L’Assemblée territoriale devient Assemblée nationale constituante.
Le même jour, elle proclame l’indépendance de la République de Guinée. Le 28 septembre, c’est le vote. L’indépendance, c’est le 2 octobre. L’Assemblée est présidée par Saïfoulaye Diallo. Elle choisit un drapeau aux trois couleurs de l’Afrique. L’hymne s’appelle « Liberté ». Il serait composé par Keïta Fodéba, sur un air du Fouta. Sékou Touré devient le premier chef de l’État guinéen.
Compteur : il gouvernera 26 ans. La France prend acte. Mais elle ne reconnaît pas officiellement la Guinée. Paris transfère les bâtiments officiels, mais ne laisse sur place que des équipes réduites. Jeune Afrique décrit des dossiers brûlés, des archives emballées, militaires et fonctionnaires rapatriés. Pourtant, à 150 kilomètres de Conakry, une ville industrielle sort de terre en pleine brousse : Fria.
10 novembre 1958. La Guinée adopte sa première Constitution. Seule face à Paris, qui va tendre la main à la Guinée ?
Acte VI — La main de Nkrumah 6:06
Acte six. La main de Nkrumah. Retenez ce nom : Kwame Nkrumah. En 1958, il est Premier ministre du Ghana. Il n’en deviendra président qu’en 1960. 23 novembre 1958, à Accra. Nkrumah et Sékou Touré annoncent leur intention de s’unir. Le Ghana ouvre à la Guinée un crédit de 10 millions de livres sterling. Le drapeau de l’Union reprend celui du Ghana, avec deux étoiles noires.
À Paris, une crainte : que la Guinée quitte la zone franc pour la zone sterling. 12 décembre 1958. La Guinée est admise à l’ONU. Janvier 1959. La France reconnaît enfin officiellement la Guinée. Mai 1959. L’Union Ghana-Guinée devient l’Union des États africains. Août 1959. La Guinée reconnaît le Gouvernement provisoire de la République algérienne. Mais un lien reste intact. La Guinée indépendante paie toujours en francs CFA.
Peut-on être libre avec la monnaie de l’ancienne puissance ?
Acte VII — Le franc guinéen 7:10
Acte sept. Le franc guinéen. 1er mars 1960. En conférence de presse, Sékou Touré annonce une réforme monétaire. Le même jour, le franc guinéen remplace le franc CFA. La Guinée quitte la zone franc. Les habitants ont quinze jours pour échanger leurs francs CFA. L’ambassadeur américain John Morrow raconte : « nous avons été surpris ». Pourtant, l’opération a duré environ huit mois.
Les billets sont imprimés en Tchécoslovaquie. Compteur : 50,3 millions de billets, pour 6,1 millions de couronnes tchèques. Les premiers billets portent le portrait de Sékou Touré. Le franc guinéen naît non convertible. Selon Morrow, il n’est lié à aucune devise et ne sert pas au commerce extérieur. La Guinée subit ensuite des crises répétées de sa balance des paiements.
Dans l’ombre, une autre guerre porte un nom : l’opération Persil. Selon les sources, le SDECE fabrique de faux francs guinéens pour provoquer de l’inflation. Retenez ce nom : Maurice Robert, du SDECE, en poste à Dakar. Il reconnaît avoir voulu « armer et entraîner des opposants guinéens ». Il dit avoir organisé des maquis au Fouta-Djalon, avec des exilés réfugiés au Sénégal.
10 mai 1960. La police sénégalaise intercepte une cargaison d’armes à la frontière guinéenne. Mamadou Dia proteste auprès de de Gaulle contre « les agissements des services secrets français ». Et le crédit du Ghana ? Selon Nkrumah, en 1960, la Guinée n’en a utilisé que 4 millions sur 10. Et le Mali, pendant ce temps ?
Acte VIII — Le Mali suit 8:47
Acte huit. Le Mali suit. 20 juin 1960. La Fédération du Mali, Sénégal et Soudan français, devient indépendante. Deux mois plus tard, le 20 août, le Sénégal la quitte. La Fédération éclate. Retenez ce nom : Modibo Keïta. Après la rupture avec le Sénégal, Nkrumah accorde aussi un prêt au Mali. 24 décembre 1960, à Conakry. Ghana, Guinée et Mali publient un communiqué commun.
Avril 1961, à Accra. Nkrumah, Sékou Touré et Modibo Keïta signent la charte de l’Union. Le drapeau compte désormais trois étoiles noires. Une par pays. 9 mars 1962. Paris et Bamako signent des accords franco-maliens. 30 juin 1962. Une loi malienne crée la monnaie nationale et un institut d’émission. 1er juillet 1962. Le franc malien entre en circulation. Ses billets et ses pièces viennent, eux aussi, de Tchécoslovaquie.
Le Mali quitte l’Union monétaire ouest-africaine, dont le traité est signé la même année. Compteur : deux ans et quatre mois après la Guinée. 20 juillet 1962. À Bamako, des commerçants manifestent contre la réforme monétaire. Selon certaines sources, on y crie : « À bas le franc malien, vive le général de Gaulle ». Cinq ans plus tard, en 1967, le franc malien est dévalué de 50 %.
19 novembre 1968. Moussa Traoré renverse Modibo Keïta. Seize ans plus tard, le 1er juin 1984, le Mali reprend le franc CFA. Deux pour un.
Le doute 10:31
Le doute. Que s’est-il vraiment passé quand les Français sont partis de Guinée ? Une page Wikipédia en anglais parle d’infrastructures détruites. Elle ne cite qu’une seule source. Un article de Cold War History soutient que ce retrait brutal a ensuite été discrètement corrigé. L’historien Abdoulaye Diallo propose de « déconstruire » le mythe du 25 août. Combien de Français sont partis ? On ne sait pas. Aucun chiffre fiable.
Même le vote diverge : 1 130 292 non selon Jeune Afrique, 1 136 324 selon la commission guinéenne. Le franc guinéen, ancré au dollar ou à aucune devise ? Les sources se contredisent. Et l’effet réel des faux billets de l’opération Persil n’a jamais été mesuré. Le Mali entre-t-il dans l’Union en décembre 1960 ou en avril 1961 ? Les dates varient.
Épilogue 11:25
Revenons à Conakry, le 25 août 1958. Un homme de 36 ans, en boubou blanc, face à de Gaulle. La Guinée a dit non la première. Le Mali a suivi, puis il est revenu. « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage. »
Les sources
- Jeune Afrique, archives : « La Guinée proclame son indépendance » (trois volets)
- Abdoulaye Diallo, « Déconstruire le mythe du 25 août 1958 », Outre-mers, 2008 (Persée)
- electionsguinee.org : résultats du référendum du 28 septembre 1958
- Digithèque MJP (université de Perpignan) : l’indépendance de la Guinée, 1958
- INA : discours de de Gaulle à Dakar, 26 août 1958 ; l’avenir de Fria
- Fondation Charles-de-Gaulle : texte du discours de Dakar ; franceinfo, 28 septembre 2018
- FRUS 1958-1960, vol. XIV, doc. 297 (history.state.gov) ; Hansard, Lords, 27 novembre 1958
- Monde(s), 2012/2 (Cairn) : la Guinée et la zone franc ; Business History Conference ; Le Lynx, 1er mars 1960
- Africaguinee et Bamada.net sur l’opération Persil ; BCEAO, chronologie ; Financial Afrik sur le franc malien
- Cold War History (Taylor & Francis), sur le retrait français de Guinée
Ce qui reste contesté. Le départ des Français : dossiers brûlés et archives emballées selon Jeune Afrique ; « infrastructures détruites » selon une page Wikipédia à source unique ; un retrait brutal ensuite corrigé selon Cold War History. Aucun chiffre fiable sur le nombre de Français partis. Le vote : 1 136 324 non selon la commission guinéenne, 1 130 292 selon Jeune Afrique. La déclaration de Risterucci : 29 septembre ou 1er octobre. L’ancrage du franc guinéen : aucune devise selon l’ambassadeur Morrow, le dollar selon d’autres. L’effet des faux billets de l’opération Persil n’a pas été mesuré. L’entrée du Mali dans l’Union : décembre 1960 ou avril 1961. Le cri de Bamako du 20 juillet 1962 (« vive le général de Gaulle ») n’est rapporté que par certaines sources. Chaque point en détail sur cette page.
Les images
Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les autres images sont des documents authentiques, via Wikimedia Commons :
- Sékou Touré, 1958 — Présence Congolaise, domaine public ; Ljubljana, 1961 — Danilo Škofič, archives Večer, domaine public
- Charles de Gaulle, Paris, mai 1958 ; Moussa Traoré, 1989 — Anefo, Nationaal Archief, CC0 ; de Gaulle et Boganda, Brazzaville, 1958 — Le Courrier d’Afrique, domaine public
- Kwame Nkrumah : Washington 1958 (NARA) et 1961 (JFK Library), domaine public ; près d’Accra, 1962 — Maarten van Dis, ASC Leiden, CC BY-SA 4.0 ; Belgrade, 1961 — Archives historiques de Belgrade, CC BY-SA 3.0
- Modibo Keïta, Maribor, 1961 — archives Večer, domaine public
- Conakry, 1956 — Buonasera, CC BY-SA 3.0 et 4.0 ; port de Conakry, 1961 — Joswi, Bundesarchiv, CC BY-SA 3.0 de ; Conakry vers 1910 — Agence Rol (BnF) et Fortier, domaine public
- Tract distribué à Dakar, août 1958 — Daieuxetdailleurs, Archives nationales, CC BY-SA 4.0 ; Dakar — Fortier, domaine public
- Saïfoulaye Diallo, 1959 — archives familiales, CC BY-SA 3.0 ; Keïta Fodéba, 1959 — Cecil Layne, The Crisis, domaine public
- Réception à Dakar, 1960 — Karim Ndiaye, CC BY-SA 4.0 ; Bamako 1962 et 1972 — Maarten van Dis et Fred van der Kraaij, ASC Leiden, CC BY-SA 4.0
- Drapeaux et carte de l’AOF (CIA, 1949), domaine public
Musique et habillage sonore : créations originales.