Ce jour-là · Film F
Paris, 1996 : la police enfonce une église à la hache pour en sortir des centaines d’Africains
Paris, août 1996 · un film de 12 min
Mis en ligne le 10 octobre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube
Vendredi 23 août 1996, 7 h 50. Dans une église de Paris, près de trois cents Africains sans papiers, des Maliens, des Sénégalais, des Mauritaniens, occupent la nef depuis deux mois. Dix hommes n’ont pas mangé depuis cinquante jours. Dehors, environ 1 500 gendarmes, policiers et CRS. Les portes cèdent à la hache.
Six jours plus tard, à Bamako, selon les témoignages des expulsés, les employés maliens d’Air Afrique refusent de prêter une passerelle à l’avion venu de France qui ramène des hommes de Saint-Bernard.
Le film raconte tout : les 101 Maliens de 1986, l’errance de 1996, l’église, la hache, les deux avions, et ce qui en est resté.
Le récit
Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.
Paris, 23 août 1996, 7 h 50 0:00
Paris. Vendredi 23 août 1996. Sept heures cinquante. Une hache frappe la porte d’une église. Derrière la porte, près de trois cents Africains. Des Maliens, des Sénégalais, des Mauritaniens. Des familles. Au fond de la nef, dix hommes en sont au cinquantième jour d’une grève de la faim. Dehors, environ mille cinq cents gendarmes, policiers et CRS. Au micro, le curé lit un discours de Martin Luther King.
Dans la nef, un homme se lève. Il s’appelle Youssouf. Et il dit : De la dignité. De la dignité. C’est tout ce que je vous demande. Six jours plus tard, à l’aube, un avion venu de France se pose à Bamako. Là-bas, selon les expulsés, les employés maliens d’Air Afrique refusent de prêter une passerelle. Ce récit raconte comment trois cents sans-papiers ont tenu tête à la France. Et ce que ça leur a coûté.
Acte I — Le premier avion 1:04
Pour comprendre, il faut remonter dix ans plus tôt. Samedi 18 octobre 1986. Un DC-8 décolle de France pour Bamako. À bord, cent un Maliens, expulsés. Une loi promulguée cinq semaines plus tôt le permet. Le préfet décide seul. Sans juge. Le ministre de l’Intérieur s’appelle Charles Pasqua. À ceux qui protestent, il répond : la loi, c’est la loi.
Un mois plus tard, à l’Élysée, un journaliste de la télévision malienne interroge François Mitterrand. Ces expulsions, dit-il, ont provoqué une certaine stupéfaction au Mali. Mitterrand répond qu’il ne serait pas sain que de telles mesures soient répétées. Elles le seront. En août 1996, un autre ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, annonce trois charters par mois. Entre-temps, en 1993, de nouvelles lois Pasqua ont changé la vie de milliers d’étrangers.
Des hommes entrés avec un visa, mariés, pères d’enfants nés en France, perdent le droit au séjour. Mais la même loi interdit de les expulser. On les appelle : les ni régularisables, ni expulsables. Ils n’ont plus le droit de rester. Et on ne peut pas les renvoyer. Que fait un pays de gens qu’il ne veut ni garder, ni renvoyer ?
Acte II — Cent jours d’errance 2:23
Montreuil, à l’est de Paris. Dans les foyers de travailleurs africains, on dit parfois : Bamako-sur-Seine. Beaucoup viennent de la région du fleuve Sénégal. Autour de Kayes. Chaque mois, ils envoient au village l’argent qui construit les écoles et les puits. Au début de 1996, ils décident d’arrêter de se cacher. Lundi 18 mars 1996, au matin. Environ trois cents Africains entrent dans l’église Saint-Ambroise.
Une seule revendication. Des papiers. Quatre jours plus tard, à l’aube, la police les évacue. Ils se réfugient dans un gymnase, Japy. Évacués deux jours plus tard, à six heures du matin. Puis dans un théâtre de la Cartoucherie de Vincennes, chez la metteuse en scène Ariane Mnouchkine. Puis dans un entrepôt désaffecté de la SNCF, rue Pajol. Deux mois et demi.
Partout, on leur colle un mot : clandestins. Ils le refusent. Nous, étrangers en lutte, ne sommes pas des clandestins. C’est cette année-là qu’un mot s’impose dans la langue française. Sans-papiers. Parmi eux, les jours de repos, vient un manutentionnaire de trente et un ans. Né à Monéa, dans la région de Kayes. Il ne dirige rien. Il écoute. Retenez son nom : Anzoumane Sissoko.
Mercredi 26 juin. Le ministère de l’Intérieur donne sa réponse. Sur trois cent quinze dossiers, quarante-huit cartes de séjour. Les autres ont un mois pour partir. Deux jours plus tard, ils trouvent une porte ouverte.
Acte III — L’église 3:58
Vendredi 28 juin, dix-sept heures. Une manifestation passe devant une église de la Goutte d’Or. Et soudain, elle entre. L’église Saint-Bernard de la Chapelle. Achevée en 1861, au cœur du quartier africain de Paris. Le curé s’appelle Henri Coindé. Ancien employé de banque, devenu prêtre sur le tard. La police lui demande de signer une réquisition pour les faire sortir. Il répond :
Je ne signerai pas la demande d’expulsion. Le lendemain, un mariage est célébré dans l’église occupée. Chaque matin, les hommes plient les matelas. Les femmes nettoient. Les messes continuent. Un seul repas par jour, préparé rue Pajol. Des voisins lavent le linge. Vendredi 5 juillet. Dix hommes décident de ne plus manger. Leur exigence : des papiers pour tous. Le 14 juillet, jour de fête nationale, le président Jacques Chirac parle à la télévision.
Il faut aujourd’hui donner un signal fort. Dès la deuxième semaine, selon les soutiens, un médecin du SAMU passe chaque matin. Au dix-neuvième jour, un gréviste s’effondre. Le 31 juillet, toujours selon les soutiens, une petite fille naît dans l’église. Lundi 12 août, six heures du matin. Les CRS entrent dans l’église. Ils emmènent de force les dix grévistes, au trente-neuvième jour, dans plusieurs hôpitaux.
Les hôpitaux refusent de garder des hommes amenés de force. Le soir même, les dix sont revenus dans l’église. Et dix autres cessent à leur tour de manger. La France se divise. Des acteurs, des savants, d’anciens résistants viennent veiller dans l’église. Stéphane Hessel, ancien déporté, ambassadeur de France, plaide pour eux. L’actrice Emmanuelle Béart. Le cancérologue Léon Schwartzenberg. En face, le ministre de l’Intérieur. Jean-Louis Debré.
Céder aujourd’hui au chantage constituerait une lâcheté. Le lendemain, six syndicats d’Air France refusent que les avions de la compagnie servent aux expulsions. Mercredi 21 août. Environ dix mille personnes marchent de la République jusqu’à Saint-Bernard. Un sondage le dit : un Français sur deux a de la sympathie pour les sans-papiers. Jeudi 22 août. Le Conseil d’État rend son avis. L’administration peut régulariser. Rien ne l’y oblige.
Le soir, le Premier ministre Alain Juppé parle à la télévision. Le mouvement et, tout particulièrement, cette douloureuse grève de la faim n’ont plus d’objet. Que peut un gouvernement contre dix hommes qui ne mangent plus ? Cette nuit-là, à Saint-Bernard, personne ne dort.
Acte IV — La porte 6:39
Vendredi 23 août. Sept heures dix. L’alerte tombe : des dizaines de camions de police, place de la République. Dans l’église, on sonne les cloches. Les femmes réveillent les enfants. Les hommes plient les matelas et poussent les bancs contre les portes. Dehors, quelque deux cents soutiens s’assoient devant la porte, bras dessus, bras dessous. Dans la nef, les hommes se serrent entre les chaises. Un Noir, un Blanc. Un Noir, un Blanc.
Sept heures trente. Environ mille cinq cents gendarmes mobiles, CRS et policiers bouclent la Goutte d’Or. Dehors, les matraques frappent les soutiens assis. Sept heures cinquante. Les portes cèdent. Sous les haches et le bélier. Cinq portes, en tout. Même celle de la sacristie. Au micro, le curé lit toujours Martin Luther King. Un policier lui arrache le micro. Un policier m’a arraché le micro, et le rêve s’est brisé.
Une mère crie : vous allez tuer nos enfants ! Et Youssouf, debout, répète : de la dignité. De la dignité. Les gendarmes trient. Marié ? Célibataire ? Les femmes et les enfants d’un côté. Les hommes de l’autre. Selon Libération, les soutiens blancs peuvent partir. Les soutiens noirs, eux, sont embarqués. Emmanuelle Béart sort, un enfant dans les bras.
Les pompiers portent les grévistes sur des civières. L’un d’eux, Hamady Camara, tombe et roule à terre. Neuf heures trente. L’église est vide.
Le curé pleure. Il dit : j’ai un peu honte. Un peu honte pour nous. Treize heures. Le ministre de l’Intérieur parle à la télévision. Au moment où je vous parle, l’évacuation est terminée. Il n’y a pas eu de blessés. Même à droite, une voix s’étrangle. L’ancien Premier ministre Édouard Balladur dira : Ce qui m’a choqué, c’est qu’on démolisse avec des haches la porte d’une église.
Deux cent dix sans-papiers sont emmenés, dont soixante-huit enfants. Direction le centre de rétention de Vincennes. Le soir, des milliers de Parisiens marchent jusqu’au bois de Vincennes.
Acte V — Les deux avions 8:53
À Vincennes, les juges examinent les dossiers un par un. Et libèrent presque tout le monde, pour vices de procédure. Presque. Samedi 24 août, dix-neuf heures. Un Airbus militaire décolle de la base d’Évreux. Direction Dakar, puis Bamako. À bord, plus de cinquante Africains expulsés. Dont quatre Maliens de Saint-Bernard. Parmi eux, Diagui Niakaté. Trente-deux ans, en France depuis sept ans.
Sa femme et sa fille, née à Paris, restent derrière. Dimanche 25 août, à l’aube, l’avion se pose à Bamako. Selon son témoignage, Diagui ouvre son sac. Il y trouve les couches et les petits pots de sa fille. Ce dimanche soir, à Paris, les dix grévistes cessent leur jeûne. Au cinquante-deuxième jour. Mercredi 28 août. Un deuxième vol. Trois Maliens de Saint-Bernard à bord.
Parmi eux, Youssouf Tounkara, l’un des porte-parole du mouvement. Et Mamadou Niakaté. Onze ans en France, disent ses soutiens. Sa femme et son fils de deux ans restent à Paris. Jeudi 29 août, avant le lever du soleil. L’avion arrive à Bamako. Selon les témoignages des expulsés, un avion militaire français est déjà là. Il a apporté sa propre passerelle depuis la France.
Selon les expulsés, les employés maliens d’Air Afrique refusaient de prêter la leur. Sur le tarmac, les Maliens s’assoient autour de l’avion. Pour qu’on ne débarque pas Mamadou Niakaté. Et, racontent-ils, ils interdisent aux policiers français de poser le pied sur le sol malien. Un responsable du Haut Conseil des Maliens de l’extérieur appelle au calme. Ensuite, chaque jour, les expulsés vont s’asseoir dans le jardin de ce Haut Conseil, à Bamako. Pour rien.
Épilogue — Ce qui reste 10:44
Dimanche 6 octobre 1996. À Bamako, des expulsés de France, d’Angola et d’Arabie saoudite fondent une association. L’Association malienne des expulsés. Des hommes de Saint-Bernard la rejoignent. Treize ans plus tard, elle marchera dans Bamako contre un accord voulu par Paris. Vous la retrouverez dans un autre récit : Les quatre refus. À Paris, en juin 1997, un nouveau gouvernement arrive. Le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, signe une circulaire.
Environ quatre-vingt mille sans-papiers sont régularisés en France. Selon les récits du mouvement, la plupart des occupants de Saint-Bernard obtiennent leurs papiers dans les mois qui suivent. Le curé Henri Coindé meurt en 2018. Madjiguène Cissé, leur porte-parole sénégalaise, en 2023. Et le manutentionnaire de Monéa ? Régularisé, puis naturalisé français, Anzoumane Sissoko devient la voix des sans-papiers de Paris.
Aujourd’hui, il est adjoint au maire du dix-huitième arrondissement. Celui de Saint-Bernard. Le 26 août 2026, trente ans après, la Ville de Paris pose une plaque en face de l’église. Ce jour-là, à Saint-Bernard, on a enfoncé cinq portes à la hache. Derrière, trois cents personnes ne demandaient qu’une chose. Youssouf l’avait dit mieux que personne. De la dignité.
Les sources
- Libération, 24 août 1996 : « À 7 h 50 la porte cède », « 210 embarqués, combien de régularisés ? », « Nous partîmes 300… »
- Gisti, Plein droit n° 32 (chronologie mars-août 1996) et n° 34 (« De Saint-Bernard à Bamako : témoignages », avril 1997)
- Chronologies tenues en 1996 par Droits devant!! (François Fogel) et par le collectif Pajol
- Hommes & Migrations n° 1202 (octobre 1996) ; Jacqueline Costa-Lascoux, Raison présente (1997) ; Alain Morice, Plein droit (2014)
- Musée national de l’histoire de l’immigration ; vie-publique.fr (entretien de François Mitterrand à la télévision malienne, 12 novembre 1986) ; INA
- Slate (2015) ; Europe 1 (2018) ; Le Monde et Libération (2016) ; Maitron (Association malienne des expulsés)
Ce qui reste contesté. Les effectifs du 23 août (« un millier » à « 1 500 » selon les sources : le film dit « environ 1 500 »). Le nombre d’expulsés de Saint-Bernard vers Bamako (sept ou huit). Les scènes de l’aéroport de Bamako (passerelle refusée, sit-in) reposent sur les témoignages des expulsés publiés par le Gisti en 1997, et sont dites comme telles. La grève de la faim commence le 5 juillet selon Pajol et le Gisti, le 3 ou le 4 selon d’autres. Le 26 juin, 48 cartes selon le Gisti et Libération, 22 selon Pajol et l’INA. Le 21 août, 8 000 à 15 000 manifestants selon les sources. L’Association malienne des expulsés est présidée à sa création par Ousmane Diarra, expulsé d’Angola. Un témoin en attribue la fondation à Youssouf Tounkara et aux hommes de Saint-Bernard. La phrase d’Édouard Balladur citée dans le film est rapportée par Slate, sans date. Le rôle d’Anzoumane Sissoko en 1996 est décrit comme limité, à dessein, d’après Libération. « Les Blancs libérés, les Noirs embarqués » vient du récit de Libération du 24 août 1996. Aucune déclaration publique du président Alpha Oumar Konaré n’a été retrouvée : le film n’en prête aucune.
Les images
Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : il n’existe aucune photographie libre de l’occupation de 1996. Aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les autres images sont de vraies archives :
- Saint-Bernard de la Chapelle, Paris 18e — Guilhem Vellut from Paris, France, CC BY 2.0
- Saint-Bernard de la Chapelle, vers 1860 — Charles Marville, domaine public
- La nef de Saint-Bernard — Charles Marville, domaine public
- La nef de Saint-Bernard — Chabe01, CC BY-SA 4.0
- La nef, vers les portes — Chabe01, CC BY-SA 4.0
- La nef de Saint-Bernard — Chabe01, CC BY-SA 4.0
- Le portail de Saint-Bernard — Guilhem Vellut from Paris, France, CC BY 2.0
- La porte principale de Saint-Bernard — Guilhem Vellut from Paris, France, CC BY 2.0
- Une porte latérale de Saint-Bernard — Chabe01, CC BY-SA 4.0
- Les portes, vues de la nef — Chabe01, CC BY-SA 4.0
- Église Saint-Ambroise, Paris 11e — Alexandre Prevot from Nancy, France, CC BY-SA 2.0
- Gymnase Japy, Paris 11e — Chabe01, CC BY-SA 4.0
- Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes — Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0
- L’ancien entrepôt de la rue Pajol — Frédéric Dumas, CC BY-SA 2.0
- Village soninké, région de Kayes, 1972 — Fred van der Kraaij, CC BY-SA 4.0
- Rue de Yélimané, Montreuil — Chabe01, CC BY-SA 4.0
- Mairie du 18e arrondissement de Paris — Celette, CC BY-SA 4.0
- Charles Pasqua (à gauche), 1987 — Engelbert Reineke, CC BY-SA 3.0 de
- François Mitterrand, 1986 — Bart Molendijk / Anefo, CC0
- Jacques Chirac, 1997 — Christian Lambiotte, CC BY 4.0
- Alain Juppé, 1995 — Archives nationales, CC BY-SA 4.0
- Jean-Louis Debré — Babsy, CC BY-SA 3.0
- Stéphane Hessel, 1997 — Photographe de la Ville de Saint-Dié-des-Vosges (FIG), CC BY-SA 4.0
- Emmanuelle Béart, 1998 — Georges Biard, CC BY-SA 3.0
- Léon Schwartzenberg, 1994 — Photographe de la Ville de Saint-Dié-des-Vosges (FIG), CC BY-SA 4.0
- Ariane Mnouchkine, 1986 — Roland Gerrits / Anefo, CC0
- Édouard Balladur, 1993 — European Communities, 1993 / EC - Audiovisual Service, CC BY 4.0
- Jean-Pierre Chevènement — Olivier2000, CC BY-SA 2.5
- Un DC-8 de la compagnie Minerve, 1990 — Pedro Aragão, CC BY-SA 3.0
- Un Airbus d’Air Afrique, 1995 — G B_NZ, CC BY-SA 2.0
- Un Airbus d’Air France, 1995 — Aero Icarus from Zürich, Switzerland, CC BY-SA 2.0
- Aéroport de Bamako-Sénou — PetterLundkvist, CC BY-SA 3.0
- Bamako — Guaka, CC BY-SA 3.0
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