Ce jour-là · Film M
Thiaroye 1944 : 35 morts, ou 400 ? Ce que disent les archives
Camp de Thiaroye, près de Dakar, 1er décembre 1944 · un film de 11 min
Mis en ligne le 8 novembre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube
Camp de Thiaroye, près de Dakar, 1er décembre 1944, vers 9 h 30. L’armée française ouvre le feu sur des tirailleurs africains, d’anciens prisonniers de guerre de 1940, qui réclamaient leur solde. Parmi eux, des hommes du Soudan français, l’actuel Mali. Bilan officiel : 35 morts. Le même rapport existe pourtant dans une version à 70 morts. En 2025, un Livre blanc sénégalais avance 300 à 400 morts.
Le film remonte le fil : les Frontstalags, le quai de Morlaix, le Circassia, le camp, le convoi qui devait partir pour Bamako, le matin du 1er décembre, le rapport aux deux bilans, les 34 condamnés de 1945 (dont deux Soudanais), Senghor et Sembène, le mot « massacre » de 2024, les fouilles de 2025, le Livre blanc, et le jugement du 27 mars 2026. Chaque chiffre avec son auteur.
Le récit
Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.
Un matin, combien de morts ? 0:00
Le premier décembre 1944. Camp de Thiaroye, près de Dakar. Vers neuf heures et demie du matin. L’armée française ouvre le feu sur des tirailleurs africains. D’anciens prisonniers de guerre. Ils réclamaient l’argent qu’on leur devait. Parmi eux, des hommes du Soudan français. L’actuel Mali. Bilan officiel : 35 morts. Mais le même rapport existe aussi dans une version à 70 morts.
En 2025, un Livre blanc sénégalais avance entre 300 et 400 morts. Aucune liste de noms. Aucun décompte des corps. Alors, combien de tirailleurs la France a-t-elle tués ce matin-là ? Et pourquoi ne le sait-on toujours pas ?
Acte I — Les captifs de 1940 0:45
Acte un. Les captifs de 1940. On les appelle les tirailleurs sénégalais. Le nom trompe. Ils viennent de toute l’Afrique occidentale française. Du Sénégal, du Soudan français, de Guinée, de Côte d’Ivoire, de Haute-Volta, du Dahomey. Juin 1940. L’armée française s’effondre. Des dizaines de milliers de soldats coloniaux sont faits prisonniers par l’armée allemande. Les Allemands ne veulent pas d’eux en Allemagne. Ils les enferment en France occupée, dans des camps appelés Frontstalags.
Quatre années de captivité. Retiens ce nom : M’Bap Senghor. Il est prisonnier au Frontstalag de Rennes jusqu’à la Libération. Il mourra à Thiaroye. 1944. La France est libérée. Ces hommes rentreront-ils chez eux payés, ou les mains vides ?
Acte II — Le quai de Morlaix 1:37
Acte deux. Le quai de Morlaix. Automne 1944. Bretagne. Le port de Morlaix. Les anciens prisonniers arrivent des centres de regroupement de Rennes, de La Flèche et de Versailles. Environ 300 d’entre eux refusent d’embarquer, faute d’avoir été payés. Le 5 novembre 1944, les autres quittent Morlaix à bord d’un navire, le Circassia. Combien d’hommes à bord ? Déjà, les chiffres divergent.
Environ 1 600, selon l’AFP. Entre 1 650 et 1 700, selon l’historien Martin Mourre. Escale à Casablanca. Selon une note de la police de l’époque, environ 400 hommes refusent de remonter à bord. L’historienne Armelle Mabon conteste cette version. Le 21 novembre 1944, le Circassia arrive à Dakar. Décompte officiel : 1 280 rapatriés. Garde ce chiffre en tête.
Acte III — Le camp 2:34
Acte trois. Le camp. On les conduit au camp de Thiaroye, à une quinzaine de kilomètres de Dakar. À partir du 23 novembre, on règle les comptes : soldes, pécules, primes. Les hommes contestent les calculs. La tension monte. Un convoi doit partir pour Bamako, vers le Soudan français et la Haute-Volta. 549 hommes, selon le rapport du général Dagnan.
Ils refusent de quitter le camp sans avoir été payés. Retiens un deuxième nom : le général Marcel Dagnan, qui commande la division Sénégal-Mauritanie. Le 28 novembre, Dagnan vient au camp répéter l’ordre de départ. Sa voiture est bloquée par des tirailleurs qui réclament leurs droits. Dagnan affirmera avoir échappé à une prise d’otage. Aucune archive connue n’étaie cette affirmation.
Que décide l’armée après ce face-à-face ?
Acte IV — Le matin du premier décembre 3:26
Acte quatre. Le matin du premier décembre. Trois jours plus tard. Le premier décembre 1944, au matin. Les rapatriés reçoivent l’ordre de se rassembler sur l’esplanade. Autour d’eux, selon Dagnan lui-même : deux bataillons, un char américain, deux half-tracks, trois automitrailleuses. Selon les rapports des officiers, les tirailleurs auraient tiré les premiers, vers 8 h 45. Seuls ces rapports l’affirment.
Vers 9 h 30, l’ordre d’ouvrir le feu est donné. La fusillade est brève.
D’après les archives militaires, plus de 500 cartouches sont tirées ce jour-là. Combien d’hommes restent étendus sur le sable ?
Acte V — Un rapport, deux bilans 4:10
Acte cinq. Un rapport, deux bilans. Premier bilan de l’armée : 24 tués sur place, et 46 blessés. Onze de ces blessés meurent à l’hôpital. Bilan officiel retenu depuis : 35 morts. Le 5 décembre 1944, Dagnan signe son rapport. Ce rapport existe en deux versions. À Aix-en-Provence, aux Archives nationales d’outre-mer, la copie compte 35 morts. À Vincennes, au Service historique de la Défense, la copie compte les 46 blessés parmi les morts. Total : 70.
Même auteur. Même date. Le double de morts. L’historien Martin Mourre y voit « l’écriture d’un faux ». Le même jour, le général de Boisboissel, qui commande les troupes de l’Afrique-Occidentale française, écrit une phrase. « Ce douloureux coup de bistouri dans un abcès dangereux était nécessaire. » Où les morts sont-ils enterrés ? Aucune carte n’a jamais été publiée.
Acte VI — Coupables 5:10
Acte six. Coupables. Le 6 mars 1945, 34 rescapés sont condamnés à des peines d’un à dix ans de prison. Parmi eux, deux Soudanais de l’actuel Mali. Tiedan Traoré : deux ans de prison. Et Founé Sissoko, né dans le cercle de Kayes, condamné à un an. Les condamnés bénéficient ensuite des lois d’amnistie de 1946 et 1947. Ni grâce, ni acquittement : une amnistie. Aux yeux de la loi, ils restent coupables.
Leurs familles réclament toujours la révision du procès.
Acte VII — La mémoire 5:45
Acte sept. La mémoire. Qui se souviendra des morts ? D’abord les poètes. En 1948, Léopold Sédar Senghor publie un poème pour eux : « Tyaroye », dans le recueil « Hosties noires ». 1978. L’historien américain Myron Echenberg publie « Tragedy at Thiaroye ». 1988. Un ancien tirailleur, Ousmane Sembène, coréalise avec Thierno Faty Sow le film « Camp de Thiaroye ». Grand prix spécial du jury à Venise.
À Bamako aussi, un monument honore les « martyrs de Thiaroye ». 1995. L’historien sénégalais Mbaye Guèye avance 191 tués. Le compteur monte : 24, 35, 70, 191. 30 novembre 2014. François Hollande et Macky Sall au cimetière de Thiaroye. Hollande parle d’une « répression sanglante ». Pas de massacre. Il remet des archives numérisées et affirme que ce sont toutes les archives. C’est faux, diront les historiens.
Armelle Mabon avance une hypothèse : les quelque 400 hommes restés à Casablanca, selon l’armée, pourraient être des victimes. Elle est contestée. En 2020, un rapport de l’Assemblée nationale indique que les tombes du cimetière recouvrent trois fosses communes. Aucune carte n’en est publiée.
Acte VIII — Le mot 7:07
Acte huit. Le mot. 18 juin 2024. L’Office national des combattants et des victimes de guerre déclare six tués de Thiaroye « morts pour la France ». Quatre Sénégalais, un Ivoirien, un Voltaïque. La décision n’est rendue publique que le 28 juillet. À Dakar, le nouveau président, Bassirou Diomaye Faye, confie un comité à l’historien Mamadou Diouf. 28 novembre 2024. Emmanuel Macron écrit au président Faye. Le mot y figure : massacre.
La lettre parle de tirailleurs qui exigeaient « l’entièreté de leur solde légitime ». Leur confrontation avec les militaires « a déclenché un enchaînement de faits ayant abouti à un massacre ». C’est le premier président français en exercice à employer ce mot. Il ne demande pas pardon. Le mot est dit. Mais où sont les corps ?
Acte IX — Faire parler le sous-sol 7:58
Acte neuf. Faire parler le sous-sol. Mai 2025. Des archéologues de l’université Cheikh Anta Diop et des militaires commencent à fouiller le cimetière de Thiaroye. 202 tombes blanches. Toutes anonymes. Il fallait « faire parler le sous-sol », dit le colonel Saliou Ngom, des archives de l’armée sénégalaise. Juillet 2025. Le rapport officiel des fouilles décrit sept squelettes exhumés. Les tombes ont été construites après les inhumations.
Certains portent des traces de violence. L’un a une balle sur le côté gauche de la poitrine. Un autre porte des chaînes de fer au bas des deux jambes. 16 octobre 2025. Le comité Diouf remet au président Faye un Livre blanc de 301 pages. Sa conclusion : un massacre prémédité, puis dissimulé. Ses estimations les plus crédibles : entre 300 et 400 morts.
Il demande à la France de solliciter officiellement le pardon.
Acte X — Le fils de M’Bap Senghor 8:55
Acte dix. Le fils de M’Bap Senghor. Revenons au prisonnier de Rennes : M’Bap Senghor. Une circulaire de décembre 1944 affirme que sa solde de captivité a été intégralement versée. En 1951, l’armée l’inscrit comme déserteur. Le 27 mars 2026, le tribunal administratif de Paris condamne l’État. La faute : avoir donné à la famille des informations erronées, et ne pas avoir tout mis en œuvre pour éclairer sa mort et le lieu de sa sépulture.
Son fils, Biram Senghor, obtient 10 000 euros. Le décès lui-même est jugé prescrit. L’État n’est pas condamné pour le massacre. Il l’est pour n’avoir pas tout fait pour savoir. Selon son fils, le ministère des Armées a fait appel en mai 2026.
Le doute 9:44
Le doute. Alors, que reste-t-il de contesté ? Le nombre d’hommes : 1 280 débarqués selon l’armée, 1 600 à 1 700 embarqués selon d’autres. Les chiffres élevés sont des déductions. Aucune liste nominative ne les confirme. Les fouilles ont exhumé sept squelettes. Ce n’est pas un comptage. Les tirailleurs ont-ils tiré en premier ? Seuls des rapports d’officiers l’affirment.
La préméditation ? Le Livre blanc la conclut. En France, ce point reste discuté. Le 27 octobre 2026, Dakar installe le comité du 82e anniversaire. Il réclame à la France les listes d’embarquement et les dossiers des procès de 1945.
Épilogue 10:27
Thiaroye, aujourd’hui. 202 tombes blanches, sans nom. 24. 35. 70. 191. Puis 300 à 400. Chaque chiffre a son auteur. Aucun n’a encore sa liste de noms. Combien d’hommes attendent encore, sous les tombes blanches ? Le premier décembre 1944. Camp de Thiaroye. Vers neuf heures et demie du matin.
Ce jour-là. Premier décembre 1944.
Les sources
- Martin Mourre, Thiaroye 1944. Histoire et mémoire d’un massacre colonial (Presses universitaires de Rennes, 2017, en accès libre sur OpenEdition)
- Julien Fargettas, Vingtième Siècle (2006) ; Armelle Mabon et Gilles Manceron (histoirecoloniale.net, Politis) ; Myron Echenberg (1978)
- Assemblée nationale, proposition de résolution n° 640 (28 novembre 2024) ; lettre d’Emmanuel Macron au président Faye (28 novembre 2024, franceinfo, AFP)
- Rapport de la sous-commission Archéologie (Sénégal, juillet 2025, vie-publique.sn) ; Livre blanc du comité Diouf (octobre 2025, AFP, Al Jazeera)
- Tribunal administratif de Paris, jugement n° 2411510 du 27 mars 2026 ; APS (comité du 82e anniversaire, 27 octobre 2026)
CE QUI RESTE DISCUTÉ Le nombre d’hommes embarqués (1 280 débarqués selon l’armée, 1 600 à 1 700 selon d’autres) et le nombre de morts : 24 tués sur place et 11 morts à l’hôpital selon l’armée, 70 dans la copie de Vincennes, 191 selon Mbaye Guèye (1995), 300 à 400 selon le Livre blanc. Les chiffres élevés sont des déductions : aucune liste nominative ne les confirme. On ne sait pas si les tirailleurs ont tiré les premiers : seuls des rapports d’officiers l’affirment. La préméditation, conclue par le Livre blanc, reste discutée en France. L’hypothèse des 400 hommes « restés à Casablanca » vient d’Armelle Mabon et elle est contestée. L’appel de l’État dans l’affaire M’Bap Senghor n’est connu que par son fils.
Les images
Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse : aucun visage de personne réelle n’a été fabriqué. Les autres images viennent de Wikimedia Commons :
- Prisonniers coloniaux au Frontstalag 155, Dijon-Longvic, photographies allemandes — PhotosNormandie, CC BY-SA 2.0 et domaine public
- Carte de l’Afrique occidentale française, 1936 — domaine public ; le viaduc de Morlaix — W. Bulach, CC BY-SA 4.0
- « Thiaroye 44 », fresque à Dakar, 2006 — Erica Kowal, CC BY-SA 2.0 ; statue d’Ousmane Sembène à l’UCAD — 4MAPS, CC BY-SA 4.0 ; monument « Aux martyrs de Thiaroye », Bamako, 2008 — Rgaudin, domaine public
Musique et habillage sonore : créations originales.