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Le Griot des Nations · Épisode 8

2012, comment des bibliothécaires ont évacué les manuscrits de Tombouctou en pirogue

Les manuscrits de Tombouctou, 2012-2013 · un film de 10 min

Mis en ligne le 14 octobre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube

2012 : Tombouctou est occupée. Des sacs de riz quittent la ville à dos d’âne. À l’intérieur, des manuscrits. Des bibliothécaires, des coursiers et des piroguiers font sortir des siècles d’écrits vers Bamako, pendant que les occupants abattent les mausolées à la pioche.

Épisode 8, final de la saison Mali : des années démocratiques à l’effondrement du nord, et ce que Tombouctou a sauvé.

Le récit

Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.

Les sacs de riz 0:00

Tombouctou. Août 2012. La ville est occupée par des hommes armés. Un homme sort de la ville avec un convoi d’ânes. Sur leur dos, des sacs de riz. Dans les sacs, il n’y a pas de riz. Il y a des livres. Écrits à la main. Certains depuis des siècles. Au même moment, à la pioche, les occupants abattent les tombeaux des saints de la ville.

Alors les bibliothécaires de Tombouctou décident de tout sortir. Sans être vus. Des centaines de milliers de manuscrits, disent-ils. Le chiffre exact reste discuté. Voici ce que Tombouctou a sauvé. Et ce qu’elle a perdu.

Acte I — L’exception malienne (1992-2011) 0:43

Reprenons en 1992. Le 12 janvier, les Maliens adoptent une nouvelle Constitution. Le 26 avril, Alpha Oumar Konaré est élu. Le 8 juin, le soldat lui rend le pouvoir. Les radios libres se multiplient. En 2000, on en compte plus de cent. En langues nationales, on y débat, on y critique, on y répond. Konaré fait deux mandats. Le 8 juin 2002, il s’en va, comme le veut la Constitution.

Son successeur, élu le 12 mai, est un visage connu. Amadou Toumani Touré. Dix ans plus tôt, ce soldat avait rendu le pouvoir aux civils. Il revient par les urnes. Entre-temps, le pays a changé de forme. En 1996, une loi crée les communes. Le Mali passe de dix-neuf communes à environ sept cents. En 1999, chacune élit son conseil et son maire.

Des chercheurs y voient l’une des décentralisations les plus audacieuses d’Afrique. Mais l’État transfère surtout des tâches aux communes. Pas l’argent. Les bailleurs de fonds adorent ce pays. On parle d’exception malienne. Un anthropologue américain voit autre chose. Une participation électorale parmi les plus faibles de la région. Et un consensus si large qu’il étouffe le débat, écrit-il. En 2010, le Fonds mondial suspend des aides. Des millions de dollars ont été détournés.

Et il y a le nord. Les deux tiers du pays. Environ un habitant sur dix. Depuis 1990, chaque rébellion du nord s’est terminée par un accord. Tamanrasset, 1991. Le Pacte national, 1992. Alger, 2006. Des promesses de développement et d’intégration. Tenues à moitié.

Acte II — Trois jours (2011-2012) 2:33

Octobre 2011. En Libye, Kadhafi est mort. Ses arsenaux sont ouverts. Des combattants touaregs rentrent au Mali avec des armes lourdes. Ils fondent un mouvement indépendantiste. Janvier 2012. Près de Tombouctou, le Festival au désert a encore lieu. Bono, le chanteur de U2, est dans le public. Cinq jours plus tard, le 17 janvier, les rebelles attaquent Ménaka. À Aguelhok, indépendantistes et jihadistes attaquent ensemble. La garnison se rend, à court de munitions.

Paris accuse les assaillants d’avoir exécuté quatre-vingt-deux soldats. À Bamako, la colère monte dans les casernes. 21 mars 2012. Mutinerie au camp de Kati. Le lendemain, l’armée annonce qu’elle a pris le pouvoir. À sa tête, un capitaine. Retenez ce nom. Amadou Haya Sanogo. L’élection présidentielle était prévue cinq semaines plus tard. Le coup d’État devait sauver le nord. Il fait le contraire.

30 mars, Kidal tombe. 31 mars, Gao. Premier avril, Tombouctou. Trois capitales régionales en trois jours. À Tombouctou, les indépendantistes ne gardent pas la ville. Leurs alliés jihadistes la prennent. Ansar Dine, le groupe d’Iyad Ag Ghaly. Et Al-Qaïda au Maghreb islamique. Ils imposent leur loi. Voile obligatoire. Musique interdite. Football interdit. Le 28 juin 2012, l’Unesco inscrit Tombouctou sur la liste du patrimoine mondial en péril.

Deux jours plus tard, ils commencent à abattre les mausolées. Les tombeaux de savants vénérés depuis des siècles. Sidi Mahmoud. Sidi Moctar. Alpha Moya. Le 2 juillet, ils brisent la porte de la mosquée Sidi Yahia. Au total, quinze mausolées détruits, selon l’Unesco. Retenez ce nom. Ahmad al-Faqi al-Mahdi. C’est lui qui supervise les destructions. En 2016, il plaide coupable devant la Cour pénale internationale. Neuf ans de prison.

C’est le premier procès de cette Cour consacré à la destruction de monuments. Mais en 2012, ce que craignent les bibliothécaires de Tombouctou, ce ne sont pas les tombeaux.

Acte III — Ce qu’il y a dans les malles 4:51

Ce sont les livres. À Tombouctou, les livres ne sont pas dans un musée. Ils sont chez les gens. Des bibliothèques de famille, transmises de génération en génération. Au seizième siècle, Léon l’Africain note qu’à Tombouctou, les livres rapportent plus que toute autre marchandise. Que contiennent-ils ? Du droit. Des mathématiques. De l’astronomie. De la médecine. De la poésie. Et beaucoup de papiers ordinaires. Des lettres. Des contrats. Des avis de juristes.

Un texte se demande si fumer du tabac est permis. Un autre demande de baisser les dots. Pour que les hommes pauvres puissent se marier. C’est la preuve écrite qu’il y avait ici, pendant des siècles, des juges, des marchands, des savants. Retenez ce nom. Abdel Kader Haïdara. Fils d’un juge et lettré de Tombouctou, il gère la bibliothèque familiale.

En 1996, il fonde une association de familles propriétaires de manuscrits. En 2012, il décide de tout faire sortir.

Acte IV — Les malles (2012-2013) 5:54

D’abord, il faut des malles. On les achète au marché, quelques-unes à la fois. Pour ne pas éveiller les soupçons. Quand il n’y en a plus, on transforme des fûts. La nuit, des petits groupes emballent les manuscrits. Jusqu’à trois cents par malle. En juillet 2012, environ mille sept cents malles sont cachées dans des maisons de la ville. Août. Hassine Traoré, trente ans, mène un convoi d’ânes. Les manuscrits sont dans des sacs de riz.

Il le racontera au Washington Post.

En septembre, les occupants commencent à fouiller les maisons. Il faut de l’argent. Pour les malles, les voitures, les chauffeurs. Et pour les barrages. Retenez un autre nom. Stephanie Diakité. À Bamako, cette avocate américaine organise l’argent. Elle le fait passer par des commerçants de la ville. Des fondations étrangères suivent. 17 octobre 2012. Un fonds néerlandais signe un contrat de cent mille euros.

Le lendemain, une première équipe part. Trente-cinq malles. Sur des charrettes à bras, des carrioles tirées par des ânes. Puis en bus, vers Bamako. Les coursiers sont des jeunes, parfois des adolescents. Ils sont payés. Aucun salaire ne couvre ce risque. Aux barrages du nord, des jihadistes fouillent. Plus au sud, des soldats maliens aussi. Fin 2012, selon des chiffres néerlandais, quatre-vingt mille à cent vingt mille manuscrits ont quitté la ville.

10 janvier 2013. Les jihadistes prennent Konna. La route du sud devient trop dangereuse. Le lendemain, la France entre en guerre. C’est l’opération Serval. Pour les malles, il ne reste qu’une route. Le fleuve. Quarante-sept pirogues descendent le Niger, chargées de malles. Un hélicoptère français repère l’une d’elles. Il croit qu’elle transporte des armes. Il menace de la couler. On ouvre les malles.

Les pilotes voient des manuscrits. Ils repartent. Près du lac Débo, des hommes armés arrêtent vingt bateaux. Ils exigent une rançon. Haïdara paie. Pendant ce temps, à Tombouctou, les occupants préparent leur départ. Fin janvier, ils mettent le feu à l’Institut Ahmed Baba. Environ quatre mille deux cents manuscrits brûlent, selon l’Unesco. Au sous-sol, dans des malles, environ dix mille autres échappent aux flammes.

Le directeur de l’institut le dira simplement.

Le 28 janvier 2013, soldats français et maliens entrent dans Tombouctou. Le 2 février, François Hollande visite la ville, et l’institut brûlé.

Le doute : combien ? 8:35

Mais combien de manuscrits ont vraiment été sauvés ? Haïdara annonce trois cent soixante-dix-sept mille quatre cent quatre-vingt-onze manuscrits. Un journaliste américain écrit trois cent cinquante mille. Une université allemande en compte deux cent quatre-vingt-cinq mille. En juin 2013, un historien de l’université Duke juge ces chiffres gonflés. Un écrivain britannique consacre un chapitre entier à ce qu’il appelle l’usine à mythes.

Une chercheuse du Cap décrit un tas de cendres trop petit pour des milliers de livres. Personne ne conteste l’essentiel. Coursiers, familles et piroguiers ont sorti des centaines de milliers de pages. Et le sauvetage n’est pas fini. Tombouctou est sèche. Bamako est humide. En août, l’humidité y atteint soixante-quinze pour cent. La moisissure apparaît dès soixante-cinq. Les manuscrits ont échappé au feu. Ils affrontent maintenant la moisissure.

Fin de saison 9:27

Nous nous arrêtons ici, en 2013. Ce qui vient après appartient à l’actualité. Cette saison a commencé avec l’or d’un empire que l’Europe cherchait sans le trouver. Elle se termine sur des malles de papier, cachées pour qu’elles existent encore. Entre les deux, des empires, une colonisation, une indépendance, deux coups d’État, une révolution. Et toujours, quelqu’un pour garder ce qui devait être gardé. Et pour le redire ensuite.

C’est ce que fait un griot.

Les sources

Ce qui reste contesté. Le nombre de manuscrits évacués : 377 491 selon Abdel Kader Haïdara, 350 000 selon Joshua Hammer, 285 000 selon l’université de Hambourg ; l’historien Bruce Hall (Duke) a jugé ces chiffres gonflés, et Charlie English admet qu’ils sont peut-être trop hauts. Le nombre de manuscrits brûlés à l’Institut Ahmed Baba : environ 4 200 selon l’Unesco. Les 82 soldats d’Aguelhok : une accusation de Paris. La série s’arrête en 2013.

Les images

Archives via Wikimedia Commons : l’auteur et la licence de chaque image sont affichés à l’écran. Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse ; aucun visage réel n’a été fabriqué.