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Jeudi 15 octobre 2026 Le Griot du Jour N° 097 — La Une du jour « Ce qui est dit ne meurt pas. »

Le Griot des Nations · Épisode 7

1962, quand le Mali a quitté le franc CFA et créé sa monnaie

Mali, du franc malien à mars 1991 (1960-1992) · un film de 11 min

Mis en ligne le 7 octobre 2026 · sous-titres anglais sur YouTube · Regarder sur YouTube

1962 : le Mali quitte le franc CFA. Trois semaines plus tard, les commerçants de Bamako sont dans la rue. Six ans plus tard, le père de l’indépendance est renversé sans un coup de feu. Vingt-neuf ans plus tard, la troupe tire sur la foule, et un soldat rend le pouvoir aux civils.

Épisode 7 du Griot des Nations : de Modibo Keïta à Moussa Traoré, du franc malien à la révolution de mars 1991.

Le récit

Le texte que dit la voix du film, chapitre par chapitre. L’heure indique où le chapitre commence dans la vidéo.

Le premier juillet 1962 0:00

Bamako. Premier juillet 1962. Ce matin-là, l’argent du Mali change de nom. Le franc CFA disparaît. Le franc malien le remplace. Une seule ex-colonie française l’avait osé avant lui. La Guinée. Trois semaines plus tard, les commerçants de Bamako sont dans la rue. Deux anciens députés sont arrêtés. Ils mourront dans le désert, à Kidal. Six ans plus tard, le père de l’indépendance est renversé. Presque personne ne bouge.

Vingt-neuf ans plus tard, la troupe tire sur des élèves, dans les rues de Bamako. Et un soldat fait une chose que personne n’attendait. Il rend le pouvoir. Ceci est l’histoire d’une république, et des fusils qui l’ont prise.

Acte I — L’argent du pays (1960-1964) 0:50

22 septembre 1960. L’ancien Soudan français devient la République du Mali. Il garde le nom de la fédération avec le Sénégal. Elle vient d’éclater, un mois plus tôt. Son président est un ancien instituteur de quarante-cinq ans. Modibo Keïta. Avec la rupture, le train de Dakar s’arrête. Plus aucun train vers la mer jusqu’en 1963. Or ce pays n’a pas de mer. Ce train, c’était sa route vers le monde.

Sans lui, tout ce qu’on achète coûte plus cher. Tout ce qu’on vend rapporte moins. Modibo Keïta choisit l’État. Des sociétés publiques pour importer, transporter, vendre le grain. Et en 1962, il va jusqu’au bout. La monnaie. Le 12 mai, le Mali signe encore le traité de l’union monétaire de l’Ouest africain. Sept semaines plus tard, le 30 juin, l’Assemblée vote une monnaie nationale.

Le premier juillet, le franc malien remplace le franc CFA. Un pour un. Une monnaie à soi, c’est décider soi-même de la valeur de son argent. C’est le dernier étage de l’indépendance. Mais le nouveau franc ne se change pas à l’étranger. Et garder l’ancien devient interdit. Or les commerçants de Bamako achètent à Dakar, à Abidjan. Avec quoi, désormais ?

Le 20 juillet 1962, ils manifestent. Ils réclament l’un des leurs, arrêté. Retenez deux noms. Fily Dabo Sissoko. Hamadoun Dicko. Deux anciens députés, opposants au parti unique. Ils sont arrêtés juste après. Quatre-vingt-onze personnes passent devant un tribunal populaire. Pour complot. Selon leurs familles, ils n’ont pas d’avocat. Premier octobre 1962. Le tribunal prononce des condamnations à mort. Les peines sont commuées. Travaux forcés à vie. Dans une prison du désert, à Kidal.

En 1964, Sissoko et Dicko meurent à Kidal. Le pouvoir parle d’une attaque de rebelles pendant un transfert. Leurs fils parlent d’une exécution. En 2021, ils l’ont dit devant la Commission vérité. Le régime qui a fait l’indépendance vient de fermer la porte à ceux qui le contestent.

Acte II — Le 19 novembre (1964-1980) 3:04

Et la monnaie ? Elle tient mal. En deux ans, les réserves en devises fondent. D’un milliard en caisse à trois milliards de dettes. Les rayons se vident. Les produits importés manquent. En février 1967, Bamako signe avec Paris. Le chemin du retour commence. En mai, le franc malien perd la moitié de sa valeur. Août 1967. Modibo Keïta lance la révolution active. Il dissout la direction de son propre parti.

Un comité prend les pleins pouvoirs. En janvier 1968, l’Assemblée est dissoute. Dans les rues, la milice populaire du parti surveille, fouille, arrête. Nuit du 18 au 19 novembre 1968. Des officiers réunissent la garnison de Kati. Le président rentre de Mopti. Sa voiture est arrêtée à Kayo, près de Bamako. Pas un coup de feu. Dix lieutenants et quatre capitaines forment un comité militaire.

À leur tête, un lieutenant de trente-deux ans. Retenez ce nom. Moussa Traoré. Combien de Maliens descendent dans la rue pour défendre le président ? Presque personne. Seuls quelques lycéens tentent de manifester. Un annuaire français de l’époque parle même d’explosions de joie populaire. Le père de l’indépendance part en détention. À Kidal. Là où sont morts ses opposants. Il y restera plus de huit ans.

Pendant ce temps, le ciel se ferme. La sécheresse commence en 1968. En 1972 et 1973, elle devient une catastrophe. Les récoltes de mil et de sorgho baissent de quarante pour cent. Selon les estimations, le pays perd près de quarante pour cent de ses troupeaux. Pour un éleveur du nord, le troupeau, c’est l’épargne, la dot, le rang. Beaucoup partent vers les villes, les camps, les pays voisins. Beaucoup ne remonteront pas.

Février 1977. Modibo Keïta est ramené à Bamako, au camp des parachutistes. Le 16 mai 1977, il y meurt. Soixante et un ans. Toujours détenu. La radio annonce la mort d’un ancien instituteur à la retraite. Officiellement, un œdème des poumons. Certains parlent d’empoisonnement. Rien n’a été prouvé. Au cimetière de Hamdallaye, les obsèques deviennent une manifestation. Les élèves et les étudiants en font une protestation contre la junte.

La répression est dure. Un dirigeant étudiant, Tiébilé Dramé, passe six mois au camp. Trois ans plus tard, l’école se soulève. Retenez ce nom. Abdoul Karim Camara. On l’appelle Cabral. En février 1980, il prend la tête du syndicat des élèves et étudiants. Le 16 mars 1980, il est arrêté. Le lendemain, il meurt sous la torture. Il a vingt-cinq ans.

Le syndicat est dissous. Pendant dix ans, l’école est tenue par la jeunesse du parti unique.

Le doute : le franc malien, une erreur ? 6:06

Alors, le franc malien était-il une erreur ? 17 février 1984. Le Mali signe son retour dans l’union monétaire. Le premier juin, le franc CFA revient. Un pour deux francs maliens. Le franc malien aura vécu vingt-deux ans. On en tire souvent une leçon. Une monnaie nationale serait impossible. Ce n’est pas ce que montre cette histoire. Une monnaie est une promesse. Pour tenir son prix, il faut des réserves.

Pour avoir des réserves, il faut vendre au monde. Le Mali de 1962 vendait très peu. Le problème n’était peut-être pas l’idée. C’était l’ordre des choses. Ce débat revient aujourd’hui dans toute l’Afrique de l’Ouest. Ce pays l’a déjà vécu.

Acte III — Mars (1983-1991) 6:50

Années 1980. L’État n’a plus d’argent. En 1983, il cesse d’embaucher tous ses diplômés. En 1984, la sécheresse revient. Les éleveurs bradent leurs bêtes. Une génération sort de l’école sans emploi. Dirigée par le même homme depuis sa naissance. En 1990, les partis uniques tombent les uns après les autres, à l’Est comme en Afrique. Octobre 1990. À Bamako naissent deux mouvements d’opposition, et un nouveau syndicat d’élèves.

Le 30 décembre, des dizaines de milliers de personnes marchent dans Bamako. 21 et 22 janvier 1991. Les premiers élèves tombent sous les balles. 17 mars. Une marche silencieuse, pour Cabral. Onze ans après sa mort. Vendredi 22 mars 1991. La troupe tire à la mitrailleuse sur la foule. On l’appellera le vendredi noir. Le soir même, état d’urgence et couvre-feu.

Des bâtiments brûlent. Au cimetière, on tire sur des familles venues enterrer leurs morts. Les 23 et 24 mars, les mères marchent à leur tour. Le 24, Moussa Traoré refuse de démissionner. Le 25, le syndicat national des travailleurs lance une grève générale illimitée. Cette fois, les soldats laissent faire. Combien de temps tient un régime quand ses soldats ne tirent plus ?

Quelques heures. Nuit du 25 au 26 mars. Des parachutistes arrêtent Moussa Traoré. Leur chef est lieutenant-colonel. Quarante-deux ans. Retenez ce nom. Amadou Toumani Touré. Le chef du poste de commandement de la répression était lui-même parmi les putschistes. Bilan officiel de janvier et mars : environ cent six morts. Plus de cinq cents blessés. D’autres sources en comptent bien davantage. Parmi eux, des élèves.

Et maintenant ? Un soldat tient le pays. Rien ne l’oblige à partir.

Acte IV — La république rendue (1991-1992) 8:51

Le 31 mars, un comité de transition réunit militaires et civils. Été 1991. Une conférence nationale. Environ deux mille personnes débattent de tout. Le 12 janvier 1992, une nouvelle Constitution est adoptée par référendum. Le 26 avril, Alpha Oumar Konaré est élu président. 8 juin 1992. Le lieutenant-colonel remet le pouvoir au président élu. Et il s’en va.

Quatorze mois. On l’appelle désormais le soldat de la démocratie. En 1993, Moussa Traoré est condamné à mort pour les tueries de 1991. Sa peine est commuée. Il est gracié en 2002. Le vieux pont de Bamako s’appelle depuis le Pont des Martyrs. Et le 26 mars est un jour férié. La Journée des Martyrs. Un pays qui inscrit dans son calendrier le jour où l’on a tiré sur ses enfants.

En 1992, Modibo Keïta est réhabilité. Un mémorial lui est dédié à Bamako.

Épilogue 9:55

Pendant vingt ans, on citera ce pays en exemple. En 2002, le soldat de la démocratie revient. Élu, cette fois. Le 22 mars 2012, un capitaine le renverse. Cinq semaines avant l’élection de son successeur. Huit jours plus tard, le nord du pays commence à tomber. Le dernier épisode raconte cet effondrement. Et ce que des bibliothécaires ont fait pendant ce temps-là.

Le 26 mars 1991, une république a été prise par les fusils. Et rendue par un soldat.

Les sources

Ce qui reste contesté. La mort de Fily Dabo Sissoko et Hamadoun Dicko à Kidal en 1964 : une attaque selon le pouvoir de l’époque, une exécution selon leurs familles. La mort de Modibo Keïta en 1977 : un œdème selon la version officielle ; un empoisonnement est allégué, jamais prouvé. Le bilan de janvier et mars 1991 : environ 106 morts selon le bilan officiel retenu au procès de 1993, bien davantage selon d’autres sources. Les pertes de bétail des sécheresses ne sont connues qu’en ordres de grandeur.

Les images

Archives via Wikimedia Commons : l’auteur et la licence de chaque image sont affichés à l’écran. Les scènes marquées « reconstitution » sont des images de synthèse ; aucun visage réel n’a été fabriqué.